• Zeus/Jupiter et Léda

       

     

    Tout le monde sait que Zeus jouait les don Juan et multipliait les conquêtes amoureuses. Aujourd’hui, il sera question de l’une de ses conquêtes les plus célèbres : celle de Léda, l'épouse du roi de Sparte Tyndare, mère de Castor et Pollux mais aussi de Clytemnestre et d'Hélène.  Pour la séduire, Zeus se métamorphosa en cygne.

    Comment la littérature et l'art représentent-ils ce mythe ?

     

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    Comparaison de textes

     

    Textes antiques

    Curieusement, il ne nous est parvenu quasiment aucun texte antique développé, hormis un petit vers des Métamorphoses d’Ovide (VI, 109) dans l'épisode d'Arachné. Pendant que Minerve représente sur sa toile des épisodes exaltant la puissance divine, la jeune tisseuse de son côté insiste sur la multiplicité des métamorphoses des dieux destinées à tromper les mortelles, en particulier

    fecit olorinis Ledam recubare sub alis
    Léda, qui, sous l'aile d'un cygne, repose dans les bras de ce dieu

     

    Outre Ovide, il subsiste aussi un petit paragraphe de la Bibliothèque d’Apollodore (III,10,7), qui fait mention de Léda :

    Διὸς δὲ Λήδᾳ συνελθόντος ὁμοιωθέντος κύκνῳ, καὶ κατὰ τὴν αὐτὴν νύκτα Τυνδάρεω, Διὸς μὲν ἐγεννήθη Πολυδεύκης καὶ Ἑλένη, Τυνδάρεω δὲ Κάστωρ καὶ Κλυταιμνήστρα. λέγουσι δὲ ἔνιοι Νεμέσεως Ἑλένην εἶναι καὶ Διός. ταύτην γὰρ τὴν Διὸς φεύγουσαν συνουσίαν εἰς χῆνα τὴν μορφὴν μεταβαλεῖν, ὁμοιωθέντα δὲ καὶ Δία κύκνῳ συνελθεῖν· τὴν δὲ ᾠὸν ἐκ τῆς συνουσίας ἀποτεκεῖν, τοῦτο δὲ ἐν τοῖς ἄλσεσιν εὑρόντα τινὰ ποιμένα Λήδᾳ κομίσαντα δοῦναι, τὴν δὲ καταθεμένην εἰς λάρνακα φυλάσσειν, καὶ χρόνῳ καθήκοντι γεννηθεῖσαν Ἑλένην ὡς ἐξ αὑτῆς θυγατέρα τρέφειν. γενομένην δὲ αὐτὴν κάλλει διαπρεπῆ Θησεὺς ἁρπάσας εἰς Ἀφίδνας ἐκόμισε. Πολυδεύκης δὲ καὶ Κάστωρ ἐπιστρατεύσαντες, ἐν Ἅιδου Θησέως ὄντος, αἱροῦσι τὴν πόλιν καὶ τὴν Ἑλένην λαμβάνουσι, καὶ τὴν Θησέως μητέρα Αἴθραν ἄγουσιν αἰχμάλωτον.     Zeus s'unit à Léda sous l'aspect d'un cygne et, la même nuit, elle s'unit aussi à son époux Tyndare. Léda eut Pollux et Hélène de Zeus ; et Castor et Clytemnestre de Tyndare. Certains, toutefois, prétendent qu'Hélène était la fille de Zeus et de Némésis. Un jour, Némésis, pour se soustraire aux violences de Zeus, se métamorphosa en oie ; Zeus se changea alors en cygne et s'unit à elle. Némésis pondit un oeuf ; un berger le trouva dans les buissons et le porta à Léda. Léda le conserva dans un coffre ; à terme, Hélène naquit et Léda l'éleva comme sa propre enfant. La jeune fille devint extraordinairement belle, si bien que Thésée l'enleva et la mena à Aphidna. Comme Thésée se trouvait aux Enfers, Castor et Pollux assiégèrent la ville et s'en rendirent maîtres ; ils prirent Hélène et emmenèrent comme captive la mère de Thésée, Éthra. »  

     

    C'est peu, et Apollodore insiste bien plus sur la descendance de Léda que sur la métamorphose de Zeus en elle-même. Nous pouvons donc nous demander comment un mythe est devenu aussi célèbre alors qu’aucun texte antique ne le développe de manière consistante. Mais en réalité, le mythe de Léda a pu être  décliné en plusieurs textes modernes grâce aux nombreuses représentations iconographiques qui en ont été faites depuis l'antiquité, comme nous le verrons ultérieurement.

     

     

    Textes contemporains

    Le genre littéraire qui illustre le plus de cet épisode mythologique est la poésie, comme en témoignent les deux poèmes que nous allons à présent étudier.

     

    Henri Cazalis / Jean Lahor - L'Illusion - 1875 - Léda

    Au cygne frissonnant qui la vient embraser
    Elle offre son beau corps robuste sans comprendre :
    Des Immortels naîtront de ce muet baiser,
    Et la forme d'Hélène en ce flanc va descendre.
    Et par l'étrange éclat des soirs mystérieux
    C'est ainsi que toujours la stupide Matière,
    Et la femme ignorante ont procréé les Dieux,
    Sans deviner d'où leur venait tant de lumière !

     

    Henri Cazalis (1840-1909), plus connu sous le pseudonyme de Jean Lahor, est un poète symboliste qui insiste ici de manière assez dépréciative sur l’incompréhension de Léda, qui s'offre « sans comprendre », « ignorante ». Conformément à l'idée des symbolistes selon lesquels il y a, au-delà de l'apparence concrète et matérielle du monde, un mystère à déchiffrer, Léda, au contact du divin, ne peut qu'offrir son corps et sa capacité de procréation, mais sans avoir accès au mystère qui s'accomplit grâce à elle. L'allusion à Hélène doit se comprendre grâce aux termes valorisants : « étrange éclat », « lumière » : une créature d'une beauté divine est conçue, sans que le poète fasse aucunement allusion aux désastres dont elle sera pourtant plus tard responsable.

     

    William Butler Yeats - 1923 - Leda and the swan

     

    A sudden blow: the great wings beating still
    Above the staggering girl, her thighs caressed
    By the dark webs, her nape caught in his bill,
    He holds her helpless breast upon his breast.

    How can those terrified vague fingers push
    The feathered glory from her loosening thighs ?
    And how can body, laid in that white rush,
    But feel the strange heart beating where it lies ?

    A shudder in the loins engenders there
    The broken wall, the burning roof and tower
    And Agamemnon dead.
                        Being so caught up,
    So mastered by the brute blood of the air,
    Did she put on his knowledge with his power
    Before the indifferent beak could let her drop ?

     

    Un coup sec : les ailes battant toujours
    Sur la fille affaiblie, ses cuisses caressées
    Par les sombres linceuls, et dont la nuque autour,
    De laquelle est sa loi, sein sous son sein pressé.

    Comment ces doigts tremblants peuvent-ils repousser
    La gloire emplumée loin des ces cuisses béant ?
    Et comment le corps, sous cette blanche ruée,
    Ne sent-il, d’ où il est, l’étrange cœur battant ?

    Un frémissement là dedans les reins accouche
    Le mur brisé, brûlantes la voûte et la tour
    Et Agamemnon mort.
                                    Elle, le souffle court,

    Si possédée par l’air au sang vif et farouche,
    Se soumit-elle en sa conscience à son pouvoir
    Avant qu’indifférent le bec l’eût laissé choir ?

    Traduction de Fabienne Passament

     

    William Butler Yeats (1865-1939) est un grand poète anglo-irlandais qui a obtenu le prix Nobel de littérature en 1923. Il a considéré cette récompense comme une marque de reconnaissance du tout récent État Libre d’Irlande. Homme politique engagé de son vivant, il est si important en Irlande qu’en 2015 l’année a été déclarée « année de Yeats » pour célébrer les 150 ans de sa naissance.

    Le poème de « Léda et le cygne » a été écrit en 1923, après la guerre civile provoquée par la création du nouvel État irlandais ; on peut lire ce texte comme une métaphore des relations de plusieurs siècles entre la Grande-Bretagne (Zeus, le cygne brutal) et l'Irlande (Léda qui subit un véritable viol). Nous pouvons en effet constater que la faiblesse de Léda face à la violence de Zeus est exprimée par des termes comme « affaiblie », « doigts tremblants » et de nombreuses questions rhétoriques. Dans ces conditions, le choix de la forme d'un sonnet pétrarquiste, traditionnellement adapté à l'expression lyrique des sentiments, s'avère très ironique et souligne par contraste le fait que dans cette étreinte il ne s'agit absolument pas d'amour mais de contrainte.

    Le premier tercet suggère de manière allusive les conséquences de cette union non consentie : avec la future naissance d'Hélène, c'est la guerre de Troie qui est en germe et son cortège de désastres, dont la future mort d'Agamemnon. Ainsi, Yeats donne-t-il à un épisode mythologique une importance historique et politique finalement considérable, au regard des conséquences qui en ont découlé.

     

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    Iconographie

     

    Léda et le cygne
    Loutrophore apulienne à figures rouges
    v.330 av.JC
    John Paul Getty Museum

     

     

     

     

    Cette loutrophore apulienne (jarre allongée contenant de l’eau rituelle pour les mariages et les enterrements à l’époque grecque antique) représente au centre Léda embrassant le cygne de son plein gré, car elle semble prendre elle-même la tête de l’animal. Elle est identifiée par l'inscription Léda (ΛΗΔΑ) au-dssus de sa tête. A sa gauche, Hypnos (ΥΠΝΟΣ) touche Léda de sa baguette, pour l'inviter au sommeil après sa rencontre avec Zeus. La femme à droite de Léda est probablement l'une de ses compagnes.

    Cette œuvre s'écarte du mythe originel puisqu’en aucun cas le cygne ne semble ni violer Léda ni insister pour obtenir d'elle un quelconque ébat. Au contraire, ce qui est encore plus surprenant, c’est qu’en prenant simplement cette image sans tenir compte de tout ce que nous avons pu voir précédemment, nous pourrions penser que les rôles sont inversés : Léda pourrait être celle qui viole (ou en tout cas séduit) Zeus, étant donné qu’elle semble lui prendre la tête pour l’embrasser de son plein gré.

    Ainsi, explorant davantage cette hypothèse, nous pouvons penser qu’il s’agit d'une variante plus authentique du mythe, à mettre en parallèle avec la version d'Apollodore, et que Yeats avait tort de mettre en avant le viol de Léda. Qui croire de ce fait ? On voit ici que la mythologie a été élaborée au fil des siècles par des poètes qui se sont souvent contredits sans se préoccuper de cohérence, en fonction des mouvements littéraires et de circonstances particulières, et que c'est cette diversité qui en fait paradoxalement la richesse. Mais on comprend aussi à quel point il est important de dater chacune de ces œuvres pour la contextualiser correctement.

     

    Léda et le cygne

    Mosaïque romaine - IIIe s. apr.JC

    Sanctuaire d'Aphrodite de Palea Paphos

    Musée de  Chypre - Nicosie

     

     

     

    Sur cette mosaïque, nous pouvons observer une femme nue, Léda, qui tient dans sa main droite une sorte de manteau, mordu par un cygne qui n’est autre que Zeus métamorphosé. Le décor est constitué d’un peu de végétation et d’une fontaine sur la gauche, qui rappelle le milieu aquatique dans lequel vit le cygne. Ce qui est frappant sur cette mosaïque, c’est qu'elle n'évoque aucun désir charnel, une scène où Zeus sera en contact physique direct avec Léda. Nous pourrions en effet nous attendre à voir Zeus mordiller le sein de Léda, comme ce sera le cas sur des images postérieures. Or ici, Zeus se contente d'attraper un bout de tissu, et comme dans les textes antiques, en particulier celui d'Apollodore, le viol n'est pas du tout évoqué. Par ailleurs, outre l’intérêt de cet épisode mythologique, il faut signaler la très bonne conservation de cette mosaïque.

     

    Zeus/Jupiter et Léda

     
    Léda et le cygne
    Lampe attique
    IIIe s. apr.JC
    Musée de l'agora antique d'Athènes

     

    Sur cette lampe à huile athénienne mais d'époque romaine, Léda approche son front de celui du cygne, qui lui est posé sur son entre-jambe. Cette fois, un contact physique est davantage mis en évidence bien que nous soyons encore loin de la violence évoquée par le poète Yeats.

     

     

     
    Léda et le cygne

    Copie romaine en marbre
    d'un original grec en bronze du IVe siècle av. J.-C. attribué à Timothéos.

    IIe s. apr.JC
    Musées du Capitole - Rome

     

    Cette statue romaine reproduisant un original hellénistique aujourd'hui disparu insiste cette fois sur l’amour charnel de Zeus, puisque nous pouvons le voir en train de poser son bec sur le sein de Léda. Cette dernière en revanche se trouve dans une position triomphante, dominante par rapport à Zeus qui, lui, est dominé.

     

     

    Léda et le cygne
    Huile sur panneau de bois
    Copie d'un tableau de Léonard de Vinci aujourd'hui perdu
    1510-1515
    Galerie Borghese - Rome
     

    A la Renaissance, cette attitude de la statue antique est reprise par Leonard de Vinci (1452-1519) un génie très en avance sur son  temps. L'original de son tableau a disparu depuis 1692, mais nous le connaissons par plusieurs copies, dont celle de la Galerie Borghese.

          Zeus/Jupiter et Léda

     

    Cette toile présente de nombreuses caractéristiques intéressantes. Tout d’abord, Léda est complètement nue, ce qui est inédit par rapport à ce que nous avons vu jusque là. Ensuite, l’échelle est plus réaliste, puisque le cygne est plus petit que Léda, ce qui n’était pas le cas dans les représentations antiques. Léda est aussi en position de force, non seulement parce qu'elle sourit aux enfants Castor et Pollux, mais aussi parce qu'elle semble se désintéresser du cygne qui est très insistant sur sa gauche et qui a dû se mettre sur un rocher pour parvenir à la hauteur de sa conquête : un comble pour Jupiter, le principal intéressé dans cette métamorphose ! Enfin il n'y a aucune violence dans cette scène : le décor est plutôt idyllique, avec en arrière plan un château et un joli cours d’eau

     

     

    Léda et le cygne
    Sculpture en terre cuite d'Albert-Ernest  Carrier-Belleuse
    v. 1870
    Metropolitan Museum of art - New York

     

     

     

     

    Nous finissons notre parcours iconographique avec une statue de Carrier-Belleuse (1824-1887), un des maîtres de Rodin très influencé par la Renaissance italienne. Ce groupe de Léda en particulier s'inspire d'une peinture perdue de Michel Ange. Nous pouvons admirer la virtuosité du drapé, mais aussi la proximité entre Léda et Jupiter. En effet, celui-ci pose sa tête sur le giron de Léda, qui adopte une attitude protectrice à l’égard du cygne : elle lui prend l’aile et se détourne du spectateur, comme pour conserver un peu d'intimité.

     

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    En conclusion, nous pouvons nous accorder sur le fait que cet épisode mythologique peut être représenté de deux façons : l’une, pudique, ne montre aucun contact entre les deux personnages, tandis que l’autre, plus sensuelle, n'hésite pas à représenter leur accouplement.

    Au fil des siècles, les détails se sont développés, ce qui a permis de montrer par exemple les enfants, Castor et Pollux, sur le tableau de la Renaissance.

    Il est clair que le développement moderne du mythe de Léda repose essentiellement sur l’iconographie, à en juger par la multitude d’images que nous pouvons trouver, au contraire des textes qui ne sont pratiquement que des poèmes, et dont les originaux antiques sont très courts.

     


    Adrien G., 203