• Zeus/Jupiter et Europe

       

     

    Jupiter (Zeus en grec), dieu du tonnerre et roi des dieux, est marié à Junon (Héra en grec), déesse du mariage et de la famille, à qui il est très infidèle. Un jour, il s’éprend d’une humaine nommée Europe et, pour s’éviter les foudres de Junon et ne pas effrayer la jeune femme, il l’aborde sous la forme d’un majestueux taureau blanc. Europe monte sur son dos et Jupiter, toujours sous forme de taureau, l’emporte sur l’île de Crête à Gortyne (ou au Nord de Bosphore, selon d’autres légendes). Là-bas, sous sa forme humaine, il s’accouple avec elle (de cette liaison naîtront d’ailleurs trois enfants, Minos, Sarpédon et Rhadamanthe).

     

     

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    Comparaison de textes

     

    Texte antique

    Ovide - Métamorphoses, II, 833-875

    Le livre II des Métamorphoses est consacré aux amours des dieux. Ovide vient de raconter l'amour de Mercure pour Hersé et la jalousie d'Aglauros que le dieu vient de métamorphoser en statue. Mais Mercure n'est pas plus tôt remonté dans l'Olympe qu'il est chargé d'une nouvelle mission par Jupiter, le roi des dieux.

     

    Has ubi verborum poenas mentisque profanae
    cepit Atlantiades, dictas a Pallade terras
    linquit et ingreditur jactatis aethera pennis.
    Sevocat hunc genitor nec causam fassus amoris
    « Fide minister, ait, jussorum, nate, meorum,
    pelle moram solitoque celer delabere cursu,
    quaeque tuam matrem tellus a parte sinistra
    suspicit (indigenae Sidonida nomine dicunt),
    hanc pete, quodque procul montano gramine pasci
    armentum regale vides, ad litora verte ! »
    Dixit, et expulsi jamdudum monte juvenci
    litora jussa petunt, ubi magni filia regis
    ludere virginibus Tyriis comitata solebat.
    Non bene conveniunt nec in una sede morantur
    majestas et amor ; sceptri gravitate relicta
    ille pater rectorque deum, cui dextra trisulcis
    ignibus armata est, qui nutu concutit orbem,
    mugit et in teneris formosus obambulat herbis.
    Quippe color nivis est, quam nec vestigia duri
    calcavere pedis nec soluit aquaticus auster.
    Colla toris exstant, armis palearia pendent,
    cornua vara quidem, sed quae contendere possis
    facta manu, puraque magis perlucida gemma.
    Nullae in fronte minae, nec formidabile lumen :
    pacem vultus habet. Miratur Agenore nata,
    quod tam formosus, quod proelia nulla minetur ;
    sed quamvis mitem metuit contingere primo,
    mox adit et flores ad candida porrigit ora.
    Gaudet amans et, dum veniat sperata voluptas,
    oscula dat manibus ; vix jam, vix cetera differt ;
    et nunc adludit viridique exsultat in herba,
    nunc latus in fulvis niveum deponit harenis ;
    paulatimque metu dempto modo pectora praebet
    virginea plaudenda manu, modo cornua sertis
    inpedienda novis ; ausa est quoque regia virgo
    nescia, quem premeret, tergo considere tauri,
    cum deus a terra siccoque a litore sensim
    falsa pedum primis vestigia ponit in undis ;
    inde abit ulterius mediique per aequora ponti
    fert praedam : pavet haec litusque ablata relictum
    respicit et dextra cornum tenet, altera dorso
    inposita est ; tremulae sinuantur flamine vestes.
      Après avoir ainsi puni Aglauros pour ses paroles et sa mentalité impie, le descendant d'Atlas quitte la terre qui tient son nom de Pallas et, à tire d'ailes, pénètre dans l'éther. Son père l'attire à l'écart et, sans lui avouer l'objet de son amour : « Fidèle ministre de mes ordres, mon fils », dit-il, « sans t'attarder, redescends vite à ton allure coutumière ; cette terre, vers la gauche, qui lève ses regards vers ta mère, - les gens du lieu l'appellent le pays de Sidon -, va vers elle, et conduis près du bord de la mer le troupeau royal que tu vois paître au loin l'herbe de la montagne. » Il dit, et déjà les bêtes chassées de la montagne, selon les ordres, gagnent le rivage, où la fille du grand roi avait l'habitude de venir jouer avec ses jeunes compagnes Tyriennes. La majesté et l'amour ne s'accordent guère, et n'habitent pas le même lieu. Après avoir abandonné son noble sceptre, l'illustre père et maître des dieux, à la droite armée de la foudre à triple pointe, et qui d'un signe de tête ébranle le monde, revêt l'apparence d'un taureau, et, mêlé aux génisses, mugit et se promène, magnifique, dans l'herbe tendre. Oui, il a la blancheur de la neige qui n'a pas été piétinée par des pieds aux pas lourds et que n'a pas fondue l'humide Auster. Les muscles de son cou ressortent, son fanon pend sur ses épaules ; ses cornes sont petites, certes, mais on pourrait dire qu'elles sont façonnées à la main et plus diaphanes qu'une perle pure. Son front n'est pas menaçant, et son regard pas redoutable ; sa face respire la paix. La fille d'Agénor est pleine d'admiration, parce qu'il est si beau, parce qu'il n'est ni menaçant ni combatif. Mais, si doux soit-il, elle craint tout d'abord de le toucher. Bientôt elle s'en approche et tend des fleurs vers son mufle éclatant. L'amant s'en réjouit, et, en attendant que vienne le plaisir espéré, il lui baise les mains ; il a du mal déjà, du mal à différer le reste. Tantôt il joue et bondit dans l'herbe verdoyante, tantôt laisse son flanc de neige reposer sur le sable jaune. Quand la crainte peu à peu a disparu, il offre à la jeune fille sa poitrine à caresser ou ses cornes à entraver de fraîches guirlandes. La jeune princesse, ignorant sur qui elle s'appuyait, osa même s'installer sur le dos du taureau. Alors, insensiblement, le dieu s'éloigne de la terre ferme et du rivage, posant ses pas dans les ondes du bord, en une marche trompeuse, puis il s'éloigne davantage, emportant sa proie au large des mers. La fille est épouvantée et, emportée, elle regarde derrière elle le rivage délaissé ; de sa main droite elle tient une corne de l'animal, et pose l'autre sur son dos ; son vêtement s'agite et ondule au vent.

     

     

    Texte contemporain

    André Chénier (1762-1794) - Poèmes antiques - Posth.1819

    Le recueil dont est extrait ce poème a été publié à titre posthume en 1819 : il n’est pas terminé car André Chénier est mort guillotiné le 25 juillet 1794, deux jours avant la chute de Robespierre. 

    Ce poème appartient à une section intitulée « Groupes ciselés » ainsi justifiée : Des nymphes et des satyres chantent dans une grotte qu’il faut peindre bien romantique, pittoresque, divine, en soupant avec des coupes ciselées. Chacun chante le sujet représenté sur la coupe ; l’un : « Étranger, ce taureau… » l’autre, Pasiphaé.

     

     Sur un groupe de Jupiter et d'Europe

     

    Étranger, ce taureau qu’au sein des mers profondes
    D’un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes,
    Est le seul que jamais Amphitrite ait porté.
    Il nage aux bords crétois. Une jeune beauté
    Dont le vent fait voler l’écharpe obéissante
    Sur ses flancs est assise ; et d’une main tremblante
    Tient sa corne d’ivoire, et, les pleurs dans les yeux,
    Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux ;
    Et redoutant la vague et ses assauts humides,
    Retire et veut sous soi cacher ses pieds timides.

    L’art a rendu l’airain fluide et frémissant.
    On croit le voir flotter. Ce nageur mugissant,
    Ce taureau, c’est un dieu ; c’est Jupiter lui-même.
    Dans ces traits déguisés, du monarque suprême
    Tu reconnais encore et la foudre et les traits.
    Sidon l’a vu descendre au bord de ses guérets,
    Sous ce front emprunté couvrant ses artifices,
    Brillant objet des vœux de toutes les génisses.

    La vierge tyrienne, Europe, son amour,
    Imprudente, le flatte ; il la flatte à son tour ;
    Et, se fiant à lui, la belle désirée
    Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée,
    Il s’est lancé dans l’onde, et le divin nageur,
    Le taureau, roi des dieux, l’humide ravisseur,
    A déjà passé Chypre et ses rives fertiles ;
    Il approche de Crète, et va voir les cent villes.

     

     

    Dans cette analyse, je vais comparer deux textes : le premier, écrit par Ovide au début du Ier siècle apr.JC, raconte le mythe d’Europe comme pouvaient le développer les poètes dans l'antiquité ; le second a été écrit par André Chénier à la fin du XVIIIe siècle avec une sensibilité préromantique et néo-classique. J'étudierai d'abord les points communs qui existent entre les deux textes mais aussi et surtout les différences que présentent ces deux œuvres sur un plan historique et esthétique.

     

    Deux points de vue d’une même légende ?

    Ces deux poèmes en vers, même s’ils ont été écrits à des époques différentes et par des auteurs qui ont leur style propre, retracent la légende d’Europe et de Zeus métamorphosé en taureau pour pouvoir l'approcher.

    Dans les deux textes, les principaux événements sont les mêmes : Jupiter approche Europe sous la forme d’un grand et majestueux taureau blanc : « [il] revêt l'apparence d'un taureau, et, mêlé aux génisses, mugit et se promène, magnifique, dans l'herbe tendre. Oui, il a la blancheur de la neige qui n'a pas été piétinée » ; « brillant objet des vœux de toutes les génisses », Europe accepte de monter sur son dos, même si elle semble bien plus consentante dans une version que dans l’autre : « La fille d'Agénor est pleine d'admiration, parce qu'il est si beau, parce qu'il n'est ni menaçant ni combatif. » ; « Une jeune beauté / Dont le vent fait voler l’écharpe obéissante / Sur ses flancs est assise ; et d’une main tremblante / Tient sa corne d’ivoire, et, les pleurs dans les yeux, / Appelle ses parents, ses compagnes, ses jeux », et il l’emporte loin de ses terres : « puis il s'éloigne davantage, emportant sa proie au large des mers » ; « il s’est lancé dans l’onde, et le divin nageur, / Le taureau, roi des dieux, l’humide ravisseur, / A déjà passé Chypre et ses rives fertiles ».

    Pourtant le poème de Chénier présente une structure narrative originale. Il commence en quelque sorte par la fin, en décrivant le taureau portant la jeune fille en pleine mer, à un moment où son enlèvement est irrémédiable : « Étranger, ce taureau qu’au sein des mers profondes / D’un pied léger et sûr tu vois fendre les ondes, / Est le seul que jamais Amphitrite ait porté. / Il nage aux bords crétois. » Puis Chénier effectue une analepse, en expliquant qui est en réalité ce taureau et ce qu'il vient de faire : « Sidon l’a vu descendre au bord de ses guérets, / Sous ce front emprunté couvrant ses artifices, / Brillant objet des vœux de toutes les génisses. » et dans la dernière strophe il utilise un présent de narration pour mettre en valeur le moment où Europe a décidé de monter sur son dos : « Et, se fiant à lui, la belle désirée / Ose asseoir sur son flanc cette charge adorée. » De sorte que la composition est circulaire, le poème finissant comme il a commencé, par l'évocation du taureau en pleine mer : « Le taureau, roi des dieux, l’humide ravisseur, / A déjà passé Chypre et ses rives fertiles ; / Il approche de Crète, et va voir les cent villes. »

    L'originalité de cet ordre de présentation, qui rompt avec la logique narrative, s'explique si on comprend qu'il s'agit d'une ekphrasis, de la description d'une œuvre d'art : elle commence par le sujet principal, celui que l'observateur aperçoit d'emblée, puis elle entre dans les détails et peu à peu explicite la situation, pour revenir finalement à une vue d'ensemble. Dans ce texte, le champ lexical de la vue permet de comprendre qu'il s'agit de reconstituer la découverte visuelle d'un objet par un observateur auquel s'adresse le poète : « tu vois fendre les ondes », « On croit le voir flotter », « Dans ces traits déguisés, du monarque suprême / Tu reconnais encore et la foudre et les traits. »

    On pourrait rapprocher ce texte d'une autre allusion au mythe d'Europe, elle aussi développée par Ovide au livre VI des Métamorphoses, cette fois dans une même perspective d'ekphrasis, au moment où il décrit la tapisserie que tisse Arachné :

    « Arachné peint sur sa toile Europe enlevée par Jupiter. L’œil croit voir un taureau vivant, une mer véritable. La fille d’Agénor semble regarder le rivage qui fuit ; elle semble appeler ses compagnes, et craindre de toucher, d’un pied timide, le flot qui blanchit, gronde, et rejaillit à ses côtés. »

    Peut-être est-ce cet extrait qui a inspiré André Chénier ?

     

    Un contexte historique et esthétique différent

    Ces différences de perspective sont dues à des styles artistiques différents, liés à la façon dont étaient perçus l’art et le monde par les deux auteurs.

    En effet, Ovide vivait à une époque où la mythologie et l’histoire étaient intrinsèquement liées : l'empereur Auguste utilisait la mythologie à des fins de propagande, pour asseoir son autorité, et Ovide lui répondait sur le même terrain. Mais en insistant sur les multiples amours des dieux et leurs métamorphoses en animaux, il suggérait subtilement que ces dieux manquaient de majesté et abusaient de leur pouvoir pour tromper d'innocentes créatures. En lisant entre les lignes, on pouvait comprendre qu'il en allait de même du pouvoir d'Auguste.

    A l'époque d'André Chénier, à la fin du XVIIIe siècle, les histoires de dieux et héros gréco-romains n’étaient que des mythes auxquels personne ne croyait plus, mais qui intéressaient les artistes soucieux de renouveler leur style. A la même époque, Jacques-Louis David peignait des tableaux inspirés de l'histoire antique dans un style néo-classique. Dans ce poème, Chénier décrit une œuvre d'art, une coupe ciselée, mais tente avec son art, la poésie, de donner vie à la scène qu'il décrit en retrouvant les procédés des « poèmes antiques », d'où le titre de son recueil : son projet est esthétique.

     

    En conclusion, on retrouve dans ces deux textes la même légende, mais traitée différemment parce que les enjeux esthétiques sont différents. Entre les deux récits, j’ai une préférence pour le premier car il ressemble plus à ce que j’avais déjà lu et que je connaissais déjà de cette légende : cette version est d’après moi beaucoup moins dramatique que celle d'André Chénier, elle me plaît davantage et me semble plus facile à assimiler.

     

     

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    Galerie d'images

     

     

     
    Europe sur le taureau
    Sculpture en terre cuite
    470-460 av.JC
    Musée du Louvre

     

     

     

    L'enlèvement d'Europe
    Métope d'un temple
    de Sélinonte
    580-560
    Musée archéologique de Palerme
     
           

     

     

     

     
    Europe sur le taureau
    Cratère en calice à figures rouges
    350 av.JC
    Musée national archéologique
    de Paestum

     

     

     

     

     

    L'enlèvement d'Europe
    Fresque de la maison de Jason - Pompéi
    Ier s. apr.JC
    Musée national archéologique de Naples

     

     

     

     

     

    L'enlèvement d'Europe
    Enluminure de l'Ovide moralisé
    Ms Arsenal 5069, fol.27
    1321-1325
    BnF
     
           

     

     

     

     
    Le rapt d'Europe
    Huile sur toile du Titien
    1560-1562
    Musée Isabella Stewart Gardner - Boston

     

     

     

     

     

    L'enlèvement d'Europe
    Huile sur toile de Sebastiano Ricci
    1720
    Palazzo Taverna, Rome

     

     

     

     

     

    L'enlèvement d'Europe
    Huile sur toile de Félix Valloton
    1908
    Musée des Beaux-Arts de Berne

     

     

     

     


    Marina A., 207