• Salammbô dans l'art

     

     

    Salammbô est un roman de Gustave Flaubert publié en 1862. Ecrivain profondément ancré dans le réalisme, auteur de Madame Bovary et de L'Education sentimentale, Flaubert est un pilier de la littérature du XIXe siècle.

    Pourtant, avec Salammbô, c'est à sa tendance romantique profonde que s'abandonne l'auteur : oscillant entre roman historique et archéologique, dans un registre tout à fait épique, il se plaît à laisser libre cours à son imagination tout au long de l’œuvre, aussi bien dans ses représentations d'une Salammbô dévorée par sa foi ardente que d'un Mathô chef de guerre charismatique.

     

    Salammbô, la prêtresse de Tanit, ensorcelle les chefs des mercenaires, Mathô et Narr'Havas, au cours d'un banquet donné dans les jardins d'Hamilcar. Mais bien vite, les mercenaires, furieux de ne pas avoir touché leur solde, se révoltent contre Carthage et déclenchent une guerre longue et sans merci. Mathô parvient à s'introduire dans le temple de Tanit et à voler le zaïmph, le voile sacré, ce qui démoralise les Carthaginois ; Salammbô devra aller jusque dans la tente de Mathô et le séduire pour parvenir à récupérer le précieux talisman. Mais au terme d'un affrontement sanglant, tous les protagonistes meurent dans des conditions plus ou moins atroces, jusqu'à Salammbô, empoisonnée pour avoir touché au voile sacré de la déesse.

     

    Flaubert s'était vivement opposé à toute illustration de son roman, soucieux de ne pas laisser des représentations plastiques définitives amoindrir et figer un espace imaginaire qu'il avait voulu somptueux, érotique, raffiné et barbare à la fois. Pourtant, de très nombreuses illustrations ou adaptations de Salammbô, en peinture, sculpture, musique et cinéma, se sont multipliées depuis la fin du XIXe siècle. Quelle vision des sociétés du XIXe siècle à nos jours nous suggèrent ces créations inspirées par ce roman de Flaubert ?

     

    1. Salammbô dans la sculpture et la peinture

     

    Ce bronze représente la scène au cours de laquelle Salammbô se rend dans la tente de Mathô pour tenter de lui reprendre le zaïmph qu'il a dérobé. La princesse joue délibérément de sa séduction pour subjuguer le mercenaire. Cette scène a forcément inspiré tous les artistes pour lesquels l'imaginaire orientaliste était un prétexte à représentation de beautés dénudées et fatales.

    C'est ici particulièrement le cas, avec une représentation assez érotique de la princesse, en tenue pseudo-orientale, poitrine dégagée et cheveux détachés. Devant elle, Mathô est à genoux, en totale admiration, mais aussi pris d'un violent désir qui le conduit à s'humilier devant elle pour obtenir ce qu'il veut. Cette représentation est typique du goût fin de  siècle pour les femmes fatales, capables de réduire les hommes à leur merci - et de les conduire à leur perte.

      Salammbô de Rivière
    Théodore Rivière, Salammbô chez Mâtho
    Je t'aime ! Je t'aime (1895)
    bronze, ivoire, or et turquoises
    Musée d'Orsay

     

     

    Salammbô de Mucha
    Alfons Mucha, Salammbô, l'incantation - 1896, lithographie
       

    On retrouve sur cette affiche les caractéristiques de l'art de Mucha : une composition étirée en hauteur, dominée par une figure féminine entourée d'un décor somptueux et stylisé, très Art déco. Cette Salammbô évoque un registre sacré, avec ses deux bras écartés et tournés vers le ciel en signe de prière. Sa parure est somptueuse, dominée par le paon, animal d'Héra/Junon, avec un énorme bijou faisant bustier et dégageant la poitrine nue. Le reste du décor évoque lui aussi la sensualité, avec le motif de la servante en train de jouer de la harpe et les cassolettes dégageant des fumées d'encens. Sacré et volupté s'entremêlent, dans une vision très orientaliste fantasmée.

     

    Salammbô de Gaston Bussière

    Gaston Bussière - Salammbô, 1907, peinture

    Des cheveux blonds et des yeux bleus ne donnent pas à cette Salammbô une allure très orientale ; seule la présence dominante de l'or, et l'érotisme suggéré par les cheveux détachés et le cou découvert justifient une attribution qui sent le prétexte plus que l'intention d'illustrer réellement le roman de Flaubert.

     

    Au contraire, de toutes les représentations de Salammbô, celle-ci semble la plus fidèle au texte même de Flaubert :

    « La lourde tapisserie trembla, et par-dessus la corde qui la supportait, la tête du python apparut. Il descendit lentement, comme une goutte d'eau qui coule le long d'un mur, rampa entre les étoffes épandues, puis, la queue collée contre le sol, il se leva tout droit ; et ses yeux, plus brillants que des escarboucles, se dardaient sur Salammbô. L'horreur du froid ou une pudeur, peut-être, la fit d'abord hésiter. Mais elle se rappela les ordres de Schahabarim, elle s'avança ; le python se rabattit et lui posant sur la nuque le milieu de son corps, il laissait pendre sa tête et sa queue, comme un collier rompu dont les deux bouts traînent jusqu'à terre. Salammbô l'enroula autour de ses flancs, sous ses bras, entre ses genoux ; puis le prenant à la mâchoire, elle approcha cette petite gueule triangulaire jusqu'au bord de ses dents, et, en fermant à demi les yeux, elle se renversait sous les rayons de la lune. La blanche lumière semblait l'envelopper d'un brouillard d'argent, la forme de ses pas humides brillait sur les dalles, des étoiles palpitaient dans la profondeur de l'eau ; il serrait contre elle ses noirs anneaux tigrés de plaques d'or. Salammbô haletait sous ce poids trop lourd, ses reins pliaient, elle se sentait mourir ; et du bout de sa queue il lui battait la cuisse tout doucement ; puis la musique se taisant, il retomba. »

    Mais ce plâtre n'est pas qu'illustratif d'une scène flaubertienne particulièrement suggestive et érotique : il est surtout typique de l'imaginaire orientaliste du tournant du siècle. Le motif du serpent entourant voluptueusement la princesse entièrement dénudée évoque une autre figure érotique, très en faveur elle aussi à la même époque, celle de Cléopâtre, une autre femme fatale associant elle aussi Eros et Thanatos.

      Salammbô de Idrac
    JAM Idrac, Salammbô, 1903
    Sculpture - Musée des Augustins, Toulouse)

     

     

    2. Salammbô dans l'opéra

     

    Moussorgsky - Salammbô - 1863-1865

     

    Commencé l'année suivant la publication du roman, le livret de cet opéra est de Moussorgsky lui-même. L'opéra est resté inachevé, et a dû attendre 2003 pour être redécouvert. Quelques superbes arias alternent avec des morceaux symphoniques d'un romantisme plus mielleux.

     

     

     

     

    Ernest Reyer - Salammbô, sur un livret de Camille du Locle - Opéra représenté pour la première fois le 10 février 1890 au Théâtre de la Monnaie de Bruxelles

    Il n'existe à ce jour aucun enregistrement intégral de cette œuvre dans les conditions de la représentation. Des transcriptions pour piano permettent cependant de s'en faire une idée. L'aria de Salammbô en particulier au premier acte a une totalité orientaliste et tragique. 

     

     

     

    Sur Persée, un article de Joseph-Marc Bailbé consacré à l'opéra de Reyer

    Un article de David LeMarrec sur le site Carnets sur sol

    Et les gravures des décors au théâtre de la Monnaie de Bruxelles en 1890

     

    Affiche du film salammbô de Marodon 

     

    Florent Schmitt, qui avait orchestré le film Salammbô de Pierre Marodon en 1925, en a tiré Trois suites pour orchestre, opus 76, créées en 1927, 1928 et 1931.

    Cette musique est très pompeuse. Beaucoup de trompettes évoquent les batailles carthaginoises. La gravité des chœurs constitue une métaphore des barbares.

     

     

     

     

    Salammbô a également inspiré un compositeur contemporain, Philippe Fénelon, qui signe un opéra éponyme en trois actes et huit tableaux (sur un livret de Jean-Yves Masson) créé en mai 1998 à l’Opéra Bastille de Paris. Cette musique étant résolument contemporaine, la dimension orientale du sujet est peu marquée.

     

     

    3. Salammbô au cinéma

     

    Orson Welles - Citizen Kane - 1941

    Au cinéma, l’aria d’un opéra fictif créé par Bernard Herrmann, également intitulé Salammbô, est chanté par l’épouse de Kane. La cantatrice porte une coiffe surmontée d'un panache de plumes d'un orientalisme de pacotille. La présence d'un tel opéra dans ce film constitue une étrangeté.

     

     

     

     

    Sergio Grieco - Salammbô (1960), coproduction italo-française

    Il s'agit ici du péplum par excellence, que résume très bien l'affiche : représentations de batailles spectaculaires, amour impossible, érotisme... La figure de Salammbô telle qu'elle apparaît sur l'affiche évoque irrésistiblement celle de Cléopâtre.

     

     

     Affiche de la Salammbo de Grieco

     

     

    4. Salammbô dans la chanson

     

    La chanteuse Julie Pietri s’est inspirée du personnage de Gustave Flaubert pour l’écriture d’une chanson intitulée «Salammbô», sortie en 1989 (album La légende des madones).

    Le clip vidéo de cette chanson accumule les clichés : stéréotypes des paysages orientaux, cheval blanc symbole de liberté, cheveux roux et habits orientaux.

     

     

     

     

    Wapassou, groupe strasbourgeois de rock progressif, a composé en 1977 un album intitulé Salammbô. Les paroles du début sont en latin. Les bruits de cheval évoquent la princesse.

     

     

     

     

    Salombô (sic) est aussi une chanson du groupe français Indochine. Elle figure sur l'album 3, sorti en 1985. On peut observer un changement de l'orthographe du nom de l'héroïne. Dans les paroles, les stéréotypes orientaux s'accumulent, avec l'évocation de la panthère et pour la princesse le champ lexical du sacré et du secret → amour → romantisme). Un mélange géographique avec le Pakistan décentre l'histoire originellement carthaginoise, évoquant un monde éloigné et utopique.

     

     

     

     

    A travers ces différentes œuvres, nous avons pu observer que cette représentation orientale de la femme est omniprésente à la fin du XIXe siècle de même qu'au XXe, et tend à persister de nos jours parmi des supports artistiques de plus en plus variés. Ce portrait était avant tout au XIXe un symbole de liberté féminine qui était loin d'être inspiré par le féminisme, mais plutôt par une fascination pour la figure féminine orientale, dont la seule évocation suscitait un voyage sensuel à l'érotisme fortement lié à la mort, comme pouvaient l'être à la même époque les figures décadentes de Salomé et de Cléopâtre.


     

    Samuel F. 1S3