• Pyrame et Thisbé

       

     

    Ce sont deux jeunes Babyloniens qui habitent des maisons ennemies, mais qui s’aiment malgré l’interdiction de leurs pères. Ils projettent de se retrouver une nuit en dehors de la ville, sous un mûrier blanc. Thisbé arrive la première, mais la vue d’une lionne à la gueule ensanglantée la fait fuir. Son voile lui échappe et il est déchiré par la lionne qui le souille de sang. Pyrame arrive ensuite, il trouve le voile et les empreintes du fauve : croyant que Thisbé est morte, il se suicide et son sang éclabousse les mûres blanches. Thisbé découvre le corps de son amant et se donne la mort. Le fruit du mûrier change alors de couleur et devient noir ; depuis lors, on appelle le mûrier « l'arbre de Thisbé ».

     

      *

    Comparaison de textes

     

    Texte antique

    Ovide - Les Métamorphoses - IV, 55-166

    Pyrame et Thisbé s'aiment malgré l'interdiction de leurs parents. « Un jour, après s'être plaints longtemps et sans bruit de leur destinée, ils projettent de tromper leurs gardiens, d'ouvrir les portes dans le silence de la nuit, de sortir de leurs maisons et de la ville ; et, pour ne pas s'égarer dans les vastes campagnes, ils conviennent de se trouver au tombeau de Ninus ; c'est là que doit leur prêter l'abri de son feuillage un mûrier portant des fruits blancs, et placé près d'une source pure. » Mais le destin s'en mêle.

     

    Venit ecce recenti
    caede leaena boum spumantis oblita rictus
    depositura sitim vicini fontis in unda ;
    quam procul ad lunae radios Babylonia Thisbe
    vidit et obscurum timido pede fugit in antrum,
    dumque fugit, tergo velamina lapsa reliquit.
    Ut lea saeva sitim multa conpescuit unda,
    dum redit in silvas, inventos forte sine ipsa
    ore cruentato tenues laniavit amictus.
    Serius egressus vestigia vidit in alto
    puluere certa ferae totoque expalluit ore
    Pyramus ; ut vero vestem quoque sanguine tinctam
    repperit, « una duos, inquit, nox perdet amantes,
    e quibus illa fuit longa dignissima vita ;
    nostra nocens anima est. Ego te, miseranda, peremi,
    in loca plena metus qui jussi nocte venires
    nec prior huc veni. Nostrum divellite corpus
    et scelerata fero consumite viscera morsu,
    o quicumque sub hac habitatis rupe leones !
    sed timidi est optare necem  ». Velamina Thisbes
    tollit et ad pactae secum fert arboris umbram,
    utque dedit notae lacrimas, dedit oscula vesti,
    « Accipe nunc, inquit, nostri quoque sanguinis haustus ! »
    Quoque erat accinctus, demisit in ilia ferrum,
    nec mora, ferventi moriens e vulnere traxit.
    Ut iacuit resupinus humo, cruor emicat alte,
    non aliter quam cum vitiato fistula plumbo
    scinditur et tenui stridente foramine longas
    ejaculatur aquas atque ictibus aera rumpit.
    Arborei fetus adspergine caedis in atram
    vertuntur faciem, madefactaque sanguine radix
    purpureo tinguit pendentia mora colore.
    Ecce metu nondum posito, ne fallat amantem,
    illa redit juvenemque oculis animoque requirit,
    quantaque vitarit narrare pericula gestit ;
    utque locum et visa cognoscit in arbore formam,
    sic facit incertam pomi color : haeret, an haec sit.
    Dum dubitat, tremebunda videt pulsare cruentum
    membra solum, retroque pedem tulit, oraque buxo
    pallidiora gerens exhorruit aequoris instar,
    quod tremit, exigua cum summum stringitur aura.
    Sed postquam remorata suos cognovit amores,
    percutit indignos claro plangore lacertos
    et laniata comas amplexaque corpus amatum
    vulnera supplevit lacrimis fletumque cruori
    miscuit et gelidis in vultibus oscula figens
    « Pyrame, clamavit, quis te mihi casus ademit ?
    Pyrame, responde ! tua te carissima Thisbe
    nominat ; exaudi vultusque attolle jacentes !"
    Ad nomen Thisbes oculos a morte gravatos
    Pyramus erexit visaque recondidit illa.
    Quae postquam vestemque suam cognovit et ense
    vidit ebur vacuum, « tua te manus, inquit, amorque
    perdidit, infelix ! est et mihi fortis in unum
    hoc manus, est et amor : dabit hic in vulnera vires.
    Persequar extinctum letique miserrima dicar
    causa comesque tui : quique a me morte revelli
    heu sola poteras, poteris nec morte revelli.
    Hoc tamen amborum verbis estote rogati,
    o multum miseri meus illiusque parentes,
    ut, quos certus amor, quos hora novissima junxit,
    conponi tumulo non invideatis eodem ;
    at tu quae ramis arbor miserabile corpus
    nunc tegis unius, mox es tectura duorum,
    signa tene caedis pullosque et luctibus aptos
    semper habe fetus, gemini monimenta cruoris. »
    Dixit et aptato pectus mucrone sub imum
    incubuit ferro, quod adhuc a caede tepebat.
    Vota tamen tetigere deos, tetigere parentes ;
    nam color in pomo est, ubi permaturuit, ater,
    quodque rogis superest, una requiescit in urna.

     

    Soudain s'avance une lionne qui, rassasiée du carnage des bœufs déchirés par ses dents, vient, la gueule sanglante, étancher sa soif dans la source voisine. Thisbé l'aperçoit aux rayons de la lune ; elle fuit d'un pied timide, et cherche un asile dans un antre voisin. Mais tandis qu'elle s'éloigne, son voile est tombé sur ses pas. La lionne, après s'être désaltérée, regagnait la forêt. Elle rencontre par hasard ce voile abandonné, le mord, le déchire, et le rejette teint du sang dont elle est encore souillée.

    Sorti plus tard, Pyrame voit sur la poussière les traces de la bête cruelle, et son front se couvre d'une affreuse pâleur. Mais lorsqu'il a vu, lorsqu'il a reconnu le voile sanglant de Thisbé : « Une même nuit, s'écrie-t-il, va rejoindre dans la mort deux amants dont un du moins n'aurait pas dû périr. Ah ! je suis seul coupable. Thisbé ! c'est moi qui fus ton assassin ! c'est moi qui t'ai perdue ! Infortunée ! je te pressai de venir seule, pendant la nuit, dans ces lieux dangereux ! et n'aurais-je point dû y devancer tes pas ! Ô vous, hôtes sanglants de ces rochers, lions ! venez me déchirer, et punissez mon crime. Mais que dis-je ? les lâches seuls se bornent à désirer la mort ». À ces mots il prend ce tissu fatal ; il le porte sous cet arbre où Thisbé dût l'attendre ; il le couvre de ses baisers, il l'arrose de ses larmes ; il s'écrie : « Voile baigné du sang de ma Thisbé, reçois aussi le mien ». Il saisit son épée, la plonge dans son sein, et mourant la retire avec effort de sa large blessure. Il tombe ; son sang s'élance avec rapidité. Telle, pressée dans un canal étroit, lorsqu'il vient à se rompre, l'onde s'échappe, s'élève, et siffle dans les airs. Le sang qui rejaillit sur les racines du mûrier rougit le fruit d'albâtre à ses branches suspendu.

    Cependant Thisbé, encore tremblante, mais craignant de faire attendre son amant, revient, le cherche et des yeux et du cœur. Elle veut lui raconter les dangers qu'elle vient d'éviter. Elle reconnaît le lieu, elle reconnaît l'arbre qu'elle a déjà vu ; mais la nouvelle couleur de ses fruits la rend incertaine ; et tandis qu'elle hésite, elle voit un corps palpitant presser la terre ensanglantée. Elle pâlit d'épouvante et d'horreur. Elle recule et frémit comme l'onde que ride le zéphyr. Mais, ramenée vers cet objet terrible, à peine a-t-elle reconnu son malheureux amant, elle meurtrit son sein; elle remplit l'air de ses cris, arrache ses cheveux, embrasse Pyrame, pleure sur sa blessure, mêle ses larmes avec son sang, et couvrant de baisers ce front glacé : « Pyrame, s'écrie-t-elle, quel malheur nous a séparés ! cher Pyrame, réponds ! c'est ton amante, c'est Thisbé qui t'appelle ! entends sa voix, et soulève cette tête attachée à la terre ! » À ce nom de Thisbé, il ouvre ses yeux déjà chargés des ombres de la mort ; ses yeux ont vu son amante, il les referme soudain. L'infortunée aperçoit alors son voile ensanglanté ; elle voit le fourreau d'ivoire vide de son épée; elle s'écrie : « Malheureux ! c'est donc ta main, c'est l'amour qui vient de t'immoler ! Eh bien ! n'ai-je pas aussi une main, n'ai-je pas mon amour pour t'imiter et m'arracher la vie ? Je te suivrai dans la nuit du tombeau. On dira du moins, Elle fut la cause et la compagne de sa mort. Hélas ! le trépas seul pouvait nous séparer : qu'il n'ait pas même aujourd'hui ce pouvoir ! Ô vous, parents trop malheureux ! vous, mon père, et vous qui fûtes le sien, écoutez ma dernière prière ! ne refusez pas un même tombeau à ceux qu'un même amour, un même trépas a voulu réunir ! Et toi, arbre fatal, qui de ton ombre couvres le corps de Pyrame, et vas bientôt couvrir le mien, conserve l'empreinte de notre sang ! porte désormais des fruits symboles de douleur et de larmes, sanglant témoignage du double sacrifice de deux amants ! » Elle dit, et saisissant le fer encore fumant du sang de Pyrame, elle l'appuie sur son sein, et tombe et meurt sur le corps de son amant. Ses vœux furent exaucés, les dieux les entendirent : ils touchèrent leurs parents ; la mûre se teignit de pourpre en mûrissant ; une même urne renferma la cendre des deux amants.

     

    Texte moderne

    William Shakespeare - Roméo et Juliette - 1597

     

    Roméo et Juliette se sont mariés en secret ; mais les parents de Juliette décident de la marier au comte Pâris. Avec la complicité de frère Laurent, Juliette avale une potion qui lui donne l'apparence de la mort. Elle est enterrée dans le tombeau des Capulet, et le frère Laurence prévoit d'avertir Roméo pour qu'il vienne la chercher à son réveil et s'enfuir avec elle. Mais le destin s'en mêle, Roméo ne reçoit pas le messager et croit Juliette morte. Désespéré, il se rend de nuit dans le tombeau de sa bien-aimée.

     

    Contemplant le corps de Juliette.

    Ô mon amour ! ma femme ! La mort qui a sucé le miel de ton haleine n’a pas encore eu de pouvoir sur ta beauté : elle ne t’a pas conquise ; la flamme de la beauté est encore toute cramoisie sur tes lèvres et sur tes joues, et le pâle drapeau de la mort n’est pas encore déployé là… Ah ! chère Juliette, pourquoi es-tu si belle encore ? Dois-je croire que le spectre de la Mort est amoureux et que l’affreux monstre décharné te garde ici dans les ténèbres pour te posséder !… Horreur ! Je veux  rester près de toi, et ne plus sortir de ce sinistre palais de la nuit ; ici, ici, je veux rester avec ta chambrière, la vermine ! Oh ! c’est ici que je veux fixer mon éternelle demeure et soustraire au joug des étoiles ennemies cette chair lasse du monde…

    Tenant le corps embrassé.

    Un dernier regard, mes yeux ! bras, une dernière étreinte ! et vous, lèvres, vous, portes de l’haleine, scellez par un baiser légitime un pacte indéfini avec le sépulcre accapareur !

    Saisissant la fiole.

    Viens, amer conducteur, viens, âcre guide. Pilote désespéré, vite ! lance sur les brisants ma barque épuisée par la tourmente ! À ma bien-aimée !

    Il boit le poison.

    Oh ! l’apothicaire ne m’a pas trompé : ses drogues sont actives… Je meurs ainsi… sur un baiser !

    Il expire en embrassant Juliette [...]

     

    [Juliette se réveille et découvre le corps de son bien-aimé.]

     

     
    JULIETTE.

    Qu’est ceci ? Une coupe qu’étreint la main de mon bien-aimé ? C’est le poison, je le vois, qui a causé sa fin prématurée. L’égoïste ! il a tout bu ! il n’a pas laissé une goutte amie pour m’aider à le rejoindre !… Je veux baiser tes lèvres ; peut-être y trouverai-je un reste de poison dont le baume me fera mourir…

    Elle l’embrasse.

    Tes lèvres sont chaudes !

     
    PREMIER GARDE, derrière le théâtre.

    Conduis-nous, page… De quel côté ?  

     
    JULIETTE.

    Oui, du bruit ! Hâtons-nous donc !

    Saisissant le poignard de Roméo.

    Ô heureux poignard ! voici ton fourreau…

    Elle se frappe.

    Rouille-toi là et laisse-moi mourir !

    Elle tombe sur le corps de Roméo et expire.

     

     

     

       *

    Galerie d'images

     

     

    Pyrame et Thisbé
    Mosaïque romaine de la maison de Dionysos
    Fin du IIe s. apr. JC
    Parc archéologique de Paphos - Chypre

     

     

     

     

     

     

    Pyrame et Thisbé
    Huile sur toile de Laurent de La Hyre
    1624-1628
    Musée Fabre - Montpellier

     

     

     

     

     

     

    Pyrame et Thisbé
    Huile sur toile de Pierre-Claude Gautherot
    1799
    Musée municipal de Melun

     

     

     

     

     

     


    Clément G. et Léon L., 207