• Pygmalion et Galatée

       

     

    Le mythe de Pygmalion et Galatée est célèbre : on en trouve de nombreuses versions modernes, mais très peu d’antiques. De ce mythe est née également une expression : « être un pygmalion » qui signifie qu’une personne amoureuse d’une autre la conseille et la façonne pour la conduire au succès.

    Selon la mythologie grecque, le sculpteur Pygmalion se voua au célibat car il était exaspéré par le comportement des femmes de Chypre, les Propétides. Il se destina donc à rester dans son atelier à sculpter diverses œuvres jusqu’au jour où il décida de sculpter dans le plus bel ivoire qui existait une femme parfaite et idéale selon ses critères. Il y passa des jours entiers pour pouvoir représenter la beauté absolue. Quand il termina la sculpture, qu’il nomma Galatée, il tomba fou amoureux d’elle tant elle était belle. Mais au grand désespoir de Pygmalion, c’était un amour impossible. Alors la déesse de l’amour, Aphrodite, touchée, décida d’exaucer son vœu et de donner vie à son amour d’ivoire. De retour chez lui, Pygmalion embrassa sa statue et celle-ci prit vie. Quelques temps après, ils décidèrent de se marier et eurent une fille qu’ils nommèrent Paphos et qui donna son nom à une cité de Chypre dédiée aux amours en l’honneur d’Aphrodite. De cette fille naquit à son tour Cinyras, le père de Myrrha.

     

     

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    Comparaison de textes

     

    Texte antique

    Ovide - Métamorphoses, X, 243-297

    Tout le livre X des Métamorphoses d'Ovide (début Ier s. apr.JC) est consacré aux chants d'Orphée. Celui-ci vient d'évoquer l'épisode des Propétides, qui eurent l'impudence de nier la divinité de Vénus et furent à cause de cela changées en pierre. En contrepoint, le poète va raconter à présent l'histoire d'un homme qui crut en cette divinité et qui, en récompense, bénéficia de la métamorphose d'une statue inanimée en être vivant.

     

     

    Quas quia Pygmalion aevum per crimen agentis
    viderat, offensus vitiis, quae plurima menti
    femineae natura dedit, sine conjuge caelebs
    vivebat thalamique diu consorte carebat.
    Interea niveum mira feliciter arte
    sculpsit ebur formamque dedit, qua femina nasci
    nulla potest, operisque sui concepit amorem.
    Virginis est verae facies, quam vivere credas,
    et, si non obstet reverentia, velle moveri :
    ars adeo latet arte sua. Miratur et haurit
    pectore Pygmalion simulati corporis ignes.
    Saepe manus operi temptantes admovet, an sit
    corpus an illud ebur, nec adhuc ebur esse fatetur.
    Oscula dat reddique putat loquiturque tenetque
    et credit tactis digitos insidere membris
    et metuit, pressos veniat ne livor in artus,
    et modo blanditias adhibet, modo grata puellis
    munera fert illi conchas teretesque lapillos
    et parvas volucres et flores mille colorum
    liliaque pictasque pilas et ab arbore lapsas
    Heliadum lacrimas ; ornat quoque vestibus artus,
    dat digitis gemmas, dat longa monilia collo,
    aure leves bacae, redimicula pectore pendent :
    cuncta decent ; nec nuda minus formosa videtur.
    Conlocat hanc stratis concha Sidonide tinctis
    adpellatque tori sociam adclinataque colla
    mollibus in plumis, tamquam sensura, reponit.
    Festa dies Veneris tota celeberrima Cypro
    venerat, et pandis inductae cornibus aurum
    conciderant ictae nivea cervice juvencae,
    turaque fumabant, cum munere functus ad aras
    constitit et timide : « Si, di, dare cuncta potestis,
    sit conjunx, opto, non ausus eburnea virgo
    dicere, Pygmalion similis mea dixit eburnae.
    Sensit, ut ipsa suis aderat Venus aurea festis,
    vota quid illa velint et, amici numinis omen,
    flamma ter accensa est apicemque per aera duxit.
    Ut rediit, simulacra suae petit ille puellae
    incumbensque toro dedit oscula : visa tepere est ;
    admovet os iterum, manibus quoque pectora temptat :
    temptatum mollescit ebur positoque rigore
    subsidit digitis ceditque, ut Hymettia sole
    cera remollescit tractataque pollice multas
    flectitur in facies ipsoque fit utilis usu.
    Dum stupet et dubie gaudet fallique veretur,
    rursus amans rursusque manu sua vota retractat.
    Corpus erat ! saliunt temptatae pollice venae.
    Tum vero Paphius plenissima concipit heros
    verba, quibus Veneri grates agat, oraque tandem
    ore suo non falsa premit, dataque oscula virgo
    sensit et erubuit timidumque ad lumina lumen
    attollens pariter cum caelo vidit amantem.
    Conjugio, quod fecit, adest dea, jamque coactis
    cornibus in plenum noviens lunaribus orbem
    illa Paphon genuit, de qua tenet insula nomen.
    Editus hac ille est, qui si sine prole fuisset,
    inter felices Cinyras potuisset haberi.

     

    Témoin du crime des Propétides, Pygmalion déteste et fuit un sexe enclin par sa nature au vice. Il rejette les lois de l'hymen, et n'a point de compagne qui partage sa couche. Cependant son ciseau forme une statue d'ivoire. Elle représente une femme si belle que nul objet créé ne saurait l'égaler. Bientôt il aime éperdument l'ouvrage de ses mains. C'est une vierge, on la croirait vivante. La pudeur seule semble l'empêcher de se mouvoir : tant sous un art admirable l'art lui-même est caché ! Pygmalion admire ; il est épris des charmes qu'il a faits. Souvent il approche ses mains de la statue qu'il adore. Il doute si c'est un corps qui vit, ou l'ouvrage de son ciseau. Il touche, et doute encore. Il donne à la statue des baisers pleins d'amour, et croit que ces baisers lui sont rendus. Il lui parle, l'écoute, la touche légèrement, croit sentir la chair céder sous ses doigts, et tremble en les pressant de blesser ses membres délicats. Tantôt il lui prodigue de tendres caresses ; tantôt il lui fait des présents qui flattent la beauté. Il lui donne des coquillages, des pierres brillantes, des oiseaux que couvre un léger duvet, des fleurs aux couleurs variées, des lis, des tablettes, et l'ambre qui naît des pleurs des Héliades. Il se plaît à la parer des plus riches habits. Il orne ses doigts de diamants ; il attache à son cou de longs colliers ; des perles pendent à ses oreilles ; des chaînes d'or serpentent sur son sein. Tout lui sied; mais sans parure elle ne plaît pas moins. Il se place près d'elle sur des tapis de pourpre de Sidon. Il la nomme la fidèle compagne de son lit. Il l'étend mollement sur le duvet le plus léger, comme si des dieux elle eût reçu le sentiment et la vie.

    Cependant dans toute l'île de Chypre on célèbre la fête de Vénus. On venait d'immoler à la déesse de blanches génisses dont on avait doré les cornes. L'encens fumait sur ses autels ; Pygmalion y porte ses offrandes ; et, d'une voix timide, il fait cette prière : « Dieux puissants ! si tout vous est possible, accordez à mes vœux une épouse semblable à ma statue. » Il n'ose pour épouse demander sa statue elle-même. Vénus, présente à cette fête, mais invisible aux mortels, connaît ce que Pygmalion désire, et pour présage heureux que le vœu qu'il forme va être exaucé, trois fois la flamme brille sur l'autel, et trois fois en flèche rapide elle s'élance dans les airs.

    Pygmalion retourne soudain auprès de sa statue. Il se place près d'elle ; il l'embrasse, et croit sur ses lèvres respirer une douce haleine. Il interroge encore cette bouche qu'il idolâtre. Sous sa main fléchit l'ivoire de son sein. Telle, par le soleil amollie, ou pressée sous les doigts de l'ouvrier, la cire prend la forme qu'on veut lui donner. Tandis qu'il s'étonne, que, timide, il jouit, et craint de se tromper, il veut s'assurer encore si ses voeux sont exaucés. Ce n'est plus une illusion : c'est un corps qui respire, et dont les veines s'enflent mollement sous ses doigts ! Il rend grâces à Vénus. Sa bouche ne presse plus une bouche insensible. Ses baisers sont sentis. La statue animée rougit, ouvre les yeux, et voit en même temps le ciel et son amant. La déesse préside à leur hymen ; il était son ouvrage. Quand la lune eut rempli neuf fois son croissant, Paphos naquit de l'union de ces nouveaux époux ; et c'est de Paphos que Chypre a reçu le nom de Paphos. Cinyras fut aussi le fruit de cet hymen : Cinyras qu'on eût pu dire heureux, s'il n'eût pas été père

     

     

    Texte moderne

    Jean de La Fontaine - Fables, livre IX, 6 - 1678

     

     Le Statuaire et la statue de Jupiter

     

    Un bloc de marbre était si beau
    Qu’un statuaire en fît l’emplette.
    « Qu’en fera, dit-il, mon ciseau ?
    Sera-t-il dieu, table ou cuvette ?

    Il sera dieu : même si je veux
    Qu’il ait en sa main un tonnerre
    Tremblez, humains ! Faites des vœux :
    Voilà le maître de la terre. »

    L’artisan exprima si bien
    Le caractère de l’idole,
    Qu’on trouva qu’il ne manquait rien
    A Jupiter que la parole.

    Même l’on dit que l’ouvrier
    Eut à peine achevé l’image,
    Qu’on le vit frémir le premier,
    Et redouter son propre ouvrage.

    A la faiblesse du sculpteur
    Le poète autrefois n’en dut guère,
    Des dieux dont il fut l’inventeur
    Craignant la haine et la colère.

    Il était enfant en ceci ;
    Les enfants n’ont l’âme occupée
    Que du continuel souci
    Qu’on ne fâche point leur poupée.

    Le cœur suit aisément l’esprit :
    De cette source est descendue
    L’erreur païenne qui se vit
    Chez tant de peuples répandue.

    Ils embrassaient violemment
    Les intérêts de leur chimère :
    Pygmalion devint amant
    De la Vénus dont il fut père.

    Chacun tourne en réalités,
    Autant qu’il peut, ses propres songes :
    L’homme est de glace aux vérités ;
    Il est de feu pour les mensonges.

     

    Nous avons choisi ces deux textes qui évoquent le mythe de Pygmalion et Galatée mais qui ont été écrits à des époques très éloignées, avec des contextes historiques, politiques, religieux et artistiques très différents. Par exemple, alors qu'à l'époque d'Ovide les dieux païens comme Vénus ou Jupiter font partie de la culture commune, leur mention au XVIIe siècle est réservée à une élite artistique, qui ne croit pas en leur existence mais les utilise comme sources d'inspiration ou comme réservoirs d'exemples. En outre, ces deux textes n’appartiennent pas au même genre littéraire et n'ont pas la même visée : chez Ovide, l'épisode de Pygmalion n'est qu'une toute petite partie d'un très long poème mythologique enchaînant des centaines de récits de métamorphoses légendaires, tandis que le texte de Jean de la Fontaine est une fable assez courte, autonome, écrite en octosyllabes et conclue par une morale.

    Dans cette fable, ce ne sont pas exactement les mêmes personnages et l’histoire est racontée différemment : il s’agit comme chez Ovide d’un sculpteur qui crée une statue tellement parfaite qu'il éprouve des sentiments à son égard, mais chez Ovide la statue est celle d'une femme dont le statuaire tombe amoureux, tandis que chez La Fontaine le sculpteur a peur de Jupiter, père des dieux et des hommes. Par ailleurs, La Fontaine ne mentionne Pygmalion et sa statue qu'à la fin de sa fable, comme un exemple supplémentaire à l'appui de sa thèse : Pygmalion n'est pas son personnage principal.

    C'est que les deux œuvres n’ont pas le même but. Chez Ovide, il s’agit d’une histoire qui peut s’apparenter à un conte puisqu’elle se termine bien : l'intervention de Vénus récompense la piété de Pygmalion. Chez Jean de La Fontaine, il s’agit d’une critique de la société du XVIIe siècle : « Le cœur suit aisément l’esprit : / De cette source est descendue / L’erreur païenne qui se vit / Chez tant de peuples répandue. » Comme dans toute fable, la fin se termine par une morale à fin éducative : les hommes préfèrent croire à des mensonges (chimères) plutôt qu’à la vérité. Sur un plan religieux, c'est une erreur ; mais en tant que poète, La Fontaine se réjouit de faire partie de ces artistes dont l'imagination créatrice et la virtuosité sont si fortes qu'elles donnent l'illusion du réel et emportent l'adhésion des lecteurs ou des spectateurs.

    La version que nous préférons est celle d'Ovide, car elle est plus détaillée, plus pittoresque, et parce que sa fin est joyeuse, comme celle d'un conte de fées.

     

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    Iconographie

     

    Le mythe de Pygmalion et de Galatée n’a pas simplement été traité dans la littérature, mais aussi dans d’autres arts comme la sculpture, la peinture, la gravure, et même le cinéma...

     

     
    Pygmalion sculptant Galatée
    Enluminure du Roman de la Rose
    Ms e Mus.65, fol.162v - 1380
    Bodliean Library - Oxford

     

     

    Pygmalion donne à sa statue un gage d'amour
    Enluminure du Roman de la Rose
    Ms Douce 332, fol.187r - XVe siècle
    Bodleian Library, Oxford

     

     

     

     

    Ces deux enluminures médiévales illustrent le Roman de la Rose de Guillaume de Lorris et Jean de Meung. Malgré le manque de détails dû au petit format de ces vignettes, nous pouvons quand même constater qu'au début de l'épisode Pygmalion sculpte un bas-relief avec une toute petite Galatée : le sculpteur est un créateur tout puissant qui décide de la taille et de la forme de la créature qu'il est en train de façonner. Mais par la suite, Galatée est beaucoup plus grande et domine Pygmalion qui est à genoux. Le contexte est celui de l'amour courtois, qui impose à l'amant de se soumettre aux volontés de sa maîtresse... Ce qui est étrange ici, c'est que le désir de cette maîtresse n'est encore qu'un fantasme, auquel Pygmalion voudrait donner vie.

     

     

     
    Le statuaire et la statue de Jupiter
    Illustration de Jean-Jacques Granville
    Edition des Fables de La Fontaine
    H. Fournier - Paris - 1838-1840

     

    Sur cette illustration plus moderne de J.J Grandville, nous pouvons observer Jupiter accompagné d’un de ses attributs, l’aigle. A ses pieds se trouve le sculpteur Pygmalion. Derrière Jupiter on peut apercevoir un bas-relief sur lequel semble sculptée une représentation de Pygmalion et Galatée. Jupiter se trouve en position de supériorité, car sa puissance est mise en avant, il prend beaucoup de place, tandis que Pygmalion se trouve à ses pieds, affaissé, terrorisé par sa propre création.

     

     

    Pygmalion
    Caricature d'Honoré Daumier
    La Charivari - Histoire ancienne / 47
    28 décembre 1842
    Musée Carnavalet - Paris

     

     

     

     

    Cette caricature d'Honoré Daumier représente le sculpteur Pygmalion, tout étonné de voir sa statue Galatée se pencher vers lui pour prendre délicatement dans une boîte une pincée de tabac à priser... C'est le moment de la métamorphose, mais ce qui est étonnant, c'est que les deux personnages ne sont pas beaux, ils ont des visages grossiers et des préoccupations qui n'ont rien de la grandeur antique : Galatée a soudain envie d'un peu de tabac. Cette dégradation burlesque de la mythologie gréco-romaine a été publiée dans un journal satirique qui se moquait de la mode néo-classique omniprésente à l'époque.

     

     

     

    Pygmalion et Galatée
    Huile sur toile de Jean-Léon Gérôme
    1890
    Metropolitan Museum of Art

     

     

    Ce tableau de Jean Léon Gérôme, contrairement aux deux premières enluminures, présente plusieurs plans avec la technique de la perspective, beaucoup plus réaliste. Ici le peintre montre le passage à la vie de Galatée : seul le haut de son corps est vivant et se penche pour embrasser son créateur ; il commence à prendre vie, tandis que le bas est toujours de marbre, ce qui fait écho au mythe de Ovide. La scène se passe dans l’atelier du sculpteur et on aperçoit Cupidon en haut à gauche prêt à lancer une flèche d’amour sur les deux amoureux. D'ailleurs Pygmalion est déjà passionné : il se précipite vers sa statue dans un mouvement très romantique qui contraste avec l'interprétation satirique de Daumier.

           

     

     

     

     
    Affiche de My Fair Lady
    Comédie musicale de George Cukor - 1964
    Inspirée de la pièce de George Bernard Shaw
    Pygmalion (1914)

     

     

     

     

     

     

    Cette comédie musicale raconte l’histoire d’un professeur spécialiste de phonétique qui rencontre une marchande de fleurs au langage et à l'accent très vulgaires, et qui décide de faire d’elle une grande dame. Dans ce film, le professeur Higgins représente Pygmalion et la fleuriste Eliza est Galatée, car c’est le professeur qui apprend à la jeune fille comment bien parler, il la métamorphose, la crée et lui donne ce qu’il aime en quelque sorte, ce qui illustre l’expression « être un pygmalion ». Les deux histoires, My fair lady et le mythe de Pygmalion et Galatée sont semblables car dans les deux cas une personne en transforme une autre.

     

     

     


    Lilou de R., 203 et Inès S., 201