• Protée

       

     

    Protée, du grec Πρωτεύς, était un dieu maritime surnommé le « Vieillard de la mer ». Il gardait les troupeaux de phoques de Poséidon et avait plusieurs enfants. Mais surtout, Protée savait tout sur le passé, le présent et l'avenir. Malgré ce don, il gardait toutes ses informations pour lui. Pour profiter d'une partie de son savoir, il fallait l'attraper mais comme la mer, il pouvait prendre toutes les formes qu'il souhaitait. Comment firent les mortels qui eurent affaire à lui ?

     

     

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    Homère - L'Odyssée, IV, 400-470

    Ménélas, le roi de Sparte, raconte à Télémaque comment il put interroger Protée sur son avenir, à l'aide des conseils de la déesse Idothée fille de Protée.

     

    « Quand le soleil est parvenu au milieu de la voûte céleste, ce vieillard, l'interprète de la vérité, conduit par le Zéphyr, au souffle duquel frémit légèrement la surface noircie des flots, sort de la mer, et sommeille au bord de grottes fraîches et obscures. Autour de lui dort la race de la belle Halosydne tout le peuple des phoques, venu du sein écumeux des ondes, et répandant au loin la pénétrante odeur de la profonde mer. Là, dès l'aurore, conduit par moi, tu prendras la place que tu occuperas parmi leurs rangs. Toi, choisis pour ton entreprise trois de tes compagnons les plus intrépides ; je vais te dévoiler tous les artifices du vieillard. Après avoir compté par cinq et fait l'examen de ses phoques, il se couche au milieu d'eux, comme un berger au milieu de son troupeau. Dès qu'il sommeillera, armez-vous de force et de courage ; tombant sur lui avec impétuosité, que vos bras réunis l'enchaînent et ne lui permettent point de vous échapper, malgré la violence de ses efforts et de ses combats. Il n'est point de forme où l'enchanteur ne se métamorphose ; il se change dans tous les monstres des forêts ; il s'écoule en eau fugitive ; flamme, il jette un éclat terrible. Vous, n'en soyez point épouvantés, redoublez de force, et que vos bras l'enlacent de liens toujours plus étroits. Mais lorsqu'enfin reprenant à tes yeux sa première forme, il t'interrogera sur ton dessein, noble héros, ne recours plus à la violence, et, dégageant le vieillard de ses liens, demande-lui quel dieu te persécute, et quelle route tu dois suivre sur les mers pour revoir ta patrie. »

    En achevant ces paroles, elle s'élance dans les vagues blanchissantes. Pendant que je marche vers mes vaisseaux rangés sur les sables de la côte, mon cœur occupé de soins s'émeut comme les flots d'Amphitrite. J'arrive, nous prenons le repas ; la nuit paisible descend des cieux, et nous reposons sur le rivage. Dès que paraît l'Aurore aux doigts de rose, je m'avance le long des bords de l'empire étendu de la mer, adressant de ferventes prières aux dieux, et suivi de trois compagnons dont j'avais souvent éprouvé la force et l'audace. Déjà Idothée, sortie du sein des eaux, avait apporté la dépouille de quatre phoques qu'elle venait d'immoler, et, préparant des pièges à son père, avait creusé pour nous des couches dans les sables du rivage. Dès notre arrivée, elle nous place et nous couvre de ces dépouilles. Embuscade insupportable ! l'horrible vapeur de ces animaux nourris au fond des mers nous suffoquait : qui pourrait reposer à côté d'un phoque ? Mais la déesse prévint notre perte ; un peu d'ambroisie qu'elle approcha de nos narines nous ranima par son parfum céleste, et anéantit l'effet de ce poison.

    Nous restons avec intrépidité dans cette embuscade, jusqu'à ce que le soleil ait accompli la moitié de sa course. Enfin les animaux marins sortent en foule des eaux, et se couchent avec ordre le long du rivage. Le vieillard, qu'amène l'heure de midi, sort aussi de la mer, porte ses pas autour de ses troupeaux, et, satisfait de les voir florissants, il les compte, nous comprenant des premiers dans ce dénombrement, sans soupçonner aucune ruse ; puis il s'étend à son tour sur la rive, et sommeille. Soudain nous nous précipitons sur lui avec des cris terribles, et nos bras le serrent comme de fortes chaînes. Il ne met pas en oubli ses artifices. D'abord lion, il secoue une crinière hérissée ; bientôt il est un dragon terrible, un léopard furieux, un sanglier énorme ; il s'écoule en eau rapide ; arbre, son front touche les nues. Nous demeurons sans épouvante, et redoublons d'efforts pour le dompter.

    Las enfin de ce combat, quoique si fécond en ruses : « Ô fils d'Atrée, me dit le vieillard, quel dieu t'enseigna l'art de me surprendre par ces embûches et de me vaincre ? Que prétends-tu de moi ? - Tu le sais, ô vieillard, lui répondis-je : pourquoi me tendre de nouveaux pièges ? Captif depuis longtemps dans cette île, je ne vois aucun moyen de terminer mes maux ; mon cœur est dévoré de peines. Daigne m'apprendre (rien n'échappe à l'oeil des immortels) quelle divinité m'a fermé la route qui peut me conduire à travers l'humide élément dans ma patrie. »

     

     

    Virgile - Les Géorgiques, IV, 418-449

    Le berger Aristée vient de perdre inexplicablement ses abeilles et se plaint de son sort à sa mère, la nymphe Cyrène. Celle-ci lui conseille d'aller consulter le devin Protée, mais le prévient que la consultation ne sera pas de tout repos...

     

    Est specus ingens
    exesi latere in montis, quo plurima vento
    cogitur inque sinus scindit sese unda reductos,
    deprensis olim statio tutissima nautis ;
    intus se vasti Proteus tegit obice saxi.
    Hic juvenem in latebris aversum a lumine Nympha
    collocat ; ipsa procul nebulis obscura resistit.
    Jam rapidus torrens sitientes Sirius Indos
    ardebat, caelo et medium sol igneus orbem
    hauserat ; arebant herbae et cava flumina siccis
    faucibus ad limum radii tepefacta coquebant :
    cum Proteus consueta petens e fluctibus antra
    ibat ; eum vasti circum gens umida ponti
    exsultans rorem late dispergit amarum.
    Sternunt se somno diversae in litore phocae.
    Ipse, velut stabuli custos in montibus olim,
    vesper ubi e pastu vitulos ad tecta reducit,
    auditisque lupos acuunt balatibus agni,
    considit scopulo medius numerumque recenset.
    Cujus Aristaeo quoniam est oblata facultas,
    vix defessa senem passus componere membra
    cum clamore ruit magno manicisque jacentem
    occupat. Ille suae contra non immemor artis
    omnia transformat sese in miracula rerum,
    ignemque horribilemque feram fluviumque
                                                 [liquentem.
    Verum ubi nulla fugam reperit fallacia, victus
    in sese redit atque hominis tandem ore locutus :
    « Nam quis te, juvenum confidentissime, nostras
    jussit adire domos ? Quidve hinc petis ? » inquit.
                                                           [At ille :
    « Scis, Proteu, scis ipse ; neque est te fallere
                                                           [quicquam
    sed tu desine velle. Deum praecepta secuti
    venimus hinc lapsis quaesitum oracula rebus. »
     

    Il est une grotte immense, au flanc d'un mont rongé par les flots, où l'onde, poussée par le vent, s'engouffre et se replie en des vagues sinueuses, autrefois rade très sûre pour les marins surpris. C'est au fond de cette grotte que Protée s'abrite derrière le vaste rocher. C'est là, dans une cachette, que la Nymphe place son fils, le dos tourné à la lumière ; elle se tient à distance, invisible dans les nuées. Déjà le vorace Sirius qui brûle les Indiens altérés s'enflammait dans le ciel, et le soleil en feu avait à demi épuisé son cercle ; les herbes se desséchaient et les rayons cuisaient les cavités des fleuves, chauffés jusqu'au limon dans leurs gorges à sec, comme Protée, gagnant du sein des flots son antre accoutumé, s'avançait : autour de lui, la gent humide de la vaste mer en bondissant disperse au loin l'amère rosée. Les phoques, sur le rivage, s'étendent çà et là pour dormir ; lui, tel que parfois un gardien d'étable sur les monts, lorsque le soir ramène du pâturage les veaux vers les étables, et que les agneaux aiguisent l'appétit des loups en faisant entendre leurs bêlements, assis sur un rocher au milieu de son troupeau, il le compte et le passe en revue.

    Aristée, voyant cette occasion offerte, laisse à peine le temps au vieillard d'allonger ses membres fatigués ; il s'élance à grands cris, et le saisit par terre et lui passe les menottes. Protée, de son côté, n'oublie pas ses artifices, il se transforme en toutes sortes d'objets merveilleux, feu, bête horrible, eau limpide qui s'enfuit.

    Mais comme aucun subterfuge n'aboutit à le sauver, vaincu, il redevient lui-même, et parlant enfin d'une voix humaine : « Qui donc, jeune homme présomptueux entre tous, t'a fait ainsi affronter nos demeures ? Que demandes-tu ici ? » dit-il. Mais Aristée alors : « Tu le sais, Protée, tu le sais mieux que personne, et il n'est au pouvoir de quiconque de te tromper; mais toi aussi cesse de vouloir le faire. C'est en suivant les conseils des dieux que nous sommes venus chercher ici un oracle pour nos vicissitudes. »

      

     

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    Iconographie

     

     

    Protée
    Gravure de l'Historia deorum fatidicorum de Pierre Mussard
    1675
    Bibliothèque de Lyon

     

    Cette gravure se trouve avec beaucoup d'autres dans un livre de la fin du XVIIe siècle consacré aux dieux, prophètes et sibylles qui ont prédit l'avenir. Protée porte une longue peau d’animal, représentant sa force. Il tient un vase d'où sort du feu. Autour de lui, quelques oiseaux, de la végétation et un Sphinx. Nous pouvons donc en déduire que Protée est représenté comme un roi d’Égypte, conformément aux versions non homériques de la guerre de Troie, par exemple celles d'Hérodote et d'Euripide.

         

     

     

     

    Aristée entravant Protée
    Groupe de Sébastien Slodtz
    1688-1714
    Parc de Versailles - Bassin du char d'Apollon

     

     

     

     

     


    Morgane B., 203