• Persée et la Gorgone Méduse (2)

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    La mythologie est un ensemble d’histoires et de légendes propres à un peuple, une civilisation, une religion, mais qui, malgré leur origine lointaine, continuent d’inspirer des artistes de l'antiquité à nos jours.

    L’hydre de Lerne est l’un des douze travaux d’Héraklès / Hercule, l’un des plus célèbres épisodes de la mythologie gréco-romaine relatant les exploits accomplis par un héros qui personnifie la force. Ceci s'explique par sa parenté divine : son père biologique est Zeus. En lui donnant naissance, celui-ci voulait se donner un fils capable d'être pour les immortels comme pour les mortels un puissant protecteur.

    Cet épisode concerne une créature de la mythologie grecque, l’hydre de Lerne, décrite comme un monstre doté de plusieurs têtes qui se régénéraient doublement lorsqu'elles étaient tranchées et qui exhalaient un dangereux poison, même pendant le sommeil du monstre. Héraklès / Hercule reçut pour mission de la part d'Eurysthée (son ennemi, le roi de l'Argolide), de tuer ce terrible monstre.

     

     

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    Comparaison de textes

     

    Afin d’étudier ce mythe, j’ai choisi d’analyser quatre extraits d’origines différentes, en commençant par un texte antique qui constitue la principale source de trois autres écrits du XXe siècle.

     

    Texte antique

     

    Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, II.5.2, « L’hydre de Lerne » (IIe s. apr. JC)

    Cette Bibliothèque (Βιβλιοθήκη) est une compilation de mythes grecs réalisée par le Pseudo-Apollodore, un mythographe dont on sait très peu de choses mais dont on pense qu'il vécut aux alentours du IIe siècle. Sa compilation est l’une des plus complètes et utiles sur le sujet, et il semble qu’il ait été très fidèle à ses sources. J’ai choisi ce texte car j’ai trouvé intéressant de commencer par une source antique dont on peut trouver le texte original en grec, et dont la fiabilité est vérifiée, d'autant que j'ai trouvé dans cet extrait de multiples détails à étudier.

     

    Δεύτερον δὲ ἆθλον ἐπέταξεν αὐτῷ τὴν Λερναίαν ὕδραν κτεῖναι· αὕτη δὲ ἐν τῷ τῆς Λέρνης ἕλει ἐκτραφεῖσα ἐξέβαινεν εἰς τὸ πεδίον καὶ τά τε βοσκήματα καὶ τὴν χώραν διέφθειρεν. Εἶχε δὲ ἡ ὕδρα ὑπερμέγεθες σῶμα, κεφαλὰς ἔχον ἐννέα, τὰς μὲν ὀκτὼ θνητάς, τὴν δὲ μέσην ἀθάνατον. Ἐπιβὰς οὖν ἅρματος, ἡνιοχοῦντος ᾿Ιολάου, παρεγένετο εἰς τὴν Λέρνην, καὶ τοὺς μὲν ἵππους ἔστησε, τὴν δὲ ὕδραν εὑρὼν ἔν τινι λόφῳ παρὰ τὰς πηγὰς τῆς ᾿Αμυμώνης, ὅπου ὁ φωλεὸς αὐτῆς ὑπῆρχε, βάλλων βέλεσι πεπυρωμένοις ἠνάγκασεν ἐξελθεῖν, ἐκβαίνουσαν δὲ αὐτὴν κρατήσας κατεῖχεν. ἡ δὲ θατέρῳ τῶν ποδῶν ἐνείχετο περιπλακεῖσα. Τῷ ῥοπάλῳ δὲ τὰς κεφαλὰς κόπτων οὐδὲν ἀνύειν ἠδύνατο· μιᾶς γὰρ κοπτομένης κεφαλῆς δύο ἀνεφύοντο. Ἐπεβοήθει δὲ καρκίνος τῇ ὕδρᾳ ὑπερμεγέθης, δάκνων τὸν πόδα. διὸ τοῦτον ἀποκτείνας ἐπεκαλέσατο καὶ αὐτὸς βοηθὸν τὸν ᾿Ιόλαον, ὃς μέρος τι καταπρήσας τῆς ἐγγὺς ὕλης τοῖς δαλοῖς ἐπικαίων τὰς ἀνατολὰς τῶν κεφαλῶν ἐκώλυεν ἀνιέναι. Καὶ τοῦτον τὸν τρόπον τῶν ἀναφυομένων κεφαλῶν περιγενόμενος, τὴν ἀθάνατον ἀποκόψας κατώρυξε καὶ βαρεῖαν ἐπέθηκε πέτραν, παρὰ τὴν ὁδὸν τὴν φέρουσαν διὰ Λέρνης εἰς ᾿Ελαιοῦντα τὸ δὲ σῶμα τῆς ὕδρας ἀνασχίσας τῇ χολῇ τοὺς ὀιστοὺς ἔβαψεν. Εὐρυσθεὺς δὲ ἔφη μὴ δεῖν καταριθμῆσαι τοῦτον ἐν τοῖς δέκα τὸν ἆθλον· οὐ γὰρ μόνος ἀλλὰ καὶ μετὰ ᾿Ιολάου τῆς ὕδρας περιεγένετο.

    Comme second travail, Eurysthée lui ordonna de tuer l’hydre de Lerne ; cette hydre nourrie dans le marais de Lerne sortait dans la plaine et détruisait les troupeaux et la contrée. L’hydre avait un corps gigantesque, neuf têtes, dont huit mortelles et une immortelle. Étant donc monté sur un char, avec Iolaos pour cocher, Héraclès se rendit à Lerne, fit stopper les chevaux et trouva l’hydre sur une colline près des sources d’Amymonè, là où se trouvait son repaire ; il lui lança des traits enflammés pour l’obliger à sortir ; quand elle fut sortie, l’ayant saisie, il la maintint solidement. Elle lui tenait l'une de ses jambes en s’enroulant autour d’elle. Il frappait avec sa massue sur les têtes mais ne parvenait à rien : car chaque fois qu’il abattait une tête, deux repoussaient. Un crabe gigantesque vint en aide à l’hydre, en mordant le pied d’Héraclès. C'est pourquoi, après avoir tué le crabe, il appela lui aussi à son secours Iolaos ; celui-ci ayant mis le feu à une partie de la forêt voisine brûla avec des brandons les origines des têtes et les empêcha de repousser. Et, étant venu à bout de cette manière des têtes qui repoussaient, il coupa la tête immortelle et posa dessus une lourde pierre, près de la route qui conduit de Lerne à Eléonte ; ayant fendu le corps de l’hydre, il imprégna ses flèches de son venin. Eurysthée dit qu'il ne fallait pas compter cette épreuve parmi les dix travaux ; car il était venu à bout de l’hydre avec l'aide de Iolaos et non pas seul.

     

     

    Textes contemporains

     

    Guy Rachet, Les Douze Travaux d’Hercule, éditions du Rocher, 1989

    Dans ce roman mythologique, les exploits d'Hercule sont restitués de manière plaisante et accessible. Guy Rachet étant un écrivain français passionné d'archéologie et qui a écrit de nombreux ouvrages de vulgarisation, il m'a semblé intéressant de confronter deux textes similaires mais d’époques éloignées.

     

    Bientôt la surface du marais se ride, l’eau se soulève et jaillit autour de la bête. Les neuf têtes serpentines surgissent des flots, bientôt suivies de l’énorme corps pareil à celui d’un serpent. Il rampe dans l’eau, repousse les roseaux qui bruissent et se brisent, enfin atteint la terre bourbeuse sur laquelle ondulent les anneaux et il s’avance, menaçant, vers Héraclès. Il darde ses dix-huit yeux noirs vers Héraclès, qui s’est dissimulé derrière le bouclier. Lorsque l’hydre se redresse, les neuf cous supportent autant de têtes et s’attachent au tronc unique se trouvent à la hauteur du visage d’Héraclès. L’une des têtes s’avance vers lui, rapide comme la vipère qui saisit la mamelle d’une chèvre. Mais la lame de la divine épée a tournoyé et s’est abattue, plus vive encore : la tête, tranchée d’un seul coup, est tombée sur le sol et l’énorme mâchoire hérissée de dents venimeuses continue de s’ouvrir et de se fermer vainement. Ainsi Héraclès espère-t-il décapiter neuf fois le monstre et lui ôter la vie qui s’échappe par le sang des blessures. Mais alors qu’il s’apprête à trancher une nouvelle tête, il voit que du cou se reforme, à partir du sang échappé, une nouvelle tête, et le monstre se retrouve dans son intégrité. En vain Héraclès frappe-t-il, en vain fait-il tomber les têtes tout en se protégeant des haleines mortelles : chaque fois repousse la tête.

     

     

    Agatha Christie, Les Douze Travaux d’Hercule, 1947

    Il s'agit d'un recueil de douze nouvelles policières d'Agatha Christie, une femme de lettres britannique auteurs de nombreux romans policiers. Son nom est aujourd’hui associé à celui d’un de ses protagonistes, un héros détective du nom d'Hercule Poirot, le personnage principal de l’extrait ci-dessous.

    Chacune des douze affaires, par la volonté du détective lui-même, est mise en relation, très symbolique et parfois humoristique, avec les tâches similaires du héros grec. J’ai choisi ce texte car aimant lire des romans policiers, j’ai trouvé original et surprenant qu’Agatha Christie joue sur les mots et associe Hercule Poirot au héros de la mythologie grecque. Le célèbre détective belge est loin en effet d’avoir le physique avantageux du fils de Zeus, mais il possède de petites cellules grises en assez bon état pour résoudre ces douze énigmes particulièrement ardues.

    Dans « L’Hydre de Lerne », par exemple, il est confronté au monstre le plus redoutable qui soit : la calomnie, qui susurre que le docteur Oldfield a assassiné sa femme pour épouser son infirmière garde-malade. De quoi envoyer à la potence un homme et une jeune fille…

     

    « Oui. La rumeur, c’est comme l’hydre de Lerne, qu’on ne peut exterminer parce que, si vif soit-on pour trancher l’une de ses neuf têtes, deux autres ont déjà repoussé à la place. »

    « Notre voyage a pour but l’extermination d’un monstre à neuf tetes. — Vraiment, monsieur ? Une sorte de monstre du Loch Ness ? — Notre monstre à nous est plus immatériel, George. Je ne parle pas d’un animal de chair et de sang. — J’ai du mal à comprendre, monsieur. — Ma tâche serait plus simple si nous avions affaire à un monstre palpable. Mais rien n’est plus fuyant, plus difficile à cerner, que l’origine d’une rumeur. — Oh ! en effet, monsieur. Il est parfois difficile de découvrir comment une chose a commencé. — Exactement. »

    « Comme dans la légende antique de l’hydre de Lerne. Chaque fois que l’on tranchait l’une des têtes du monstre, deux autres têtes repoussaient à sa place. Alors, au début, la rumeur n’a fait qu’enfler et se développer. Mais ma tâche, comme celle d’Hercule, mon homonyme, c’était d’atteindre la première tête – la tête d’origine. Qui, en l’occurrence, avait lancé la rumeur ? Il ne m’a pas fallu bien longtemps pour découvrir que Mlle Harrison était la source de toute cette histoire. Je suis allé la voir. »

    « Quant à moi… eh bien, j’ai accompli le second des Travaux d’Hercule » (Dernière phrase de la nouvelle)

     

    Cécile Wajsbrot, L’Hydre De Lerne, Denoël, 2011.

    Cette auteure est une romancière, traductrice et essayiste française contemporaine. Ses romans établissent une relation entre un passé difficile, soulignant le silence et la souffrance de ses personnages. Dans ce roman, qu’elle a écrit au jour le jour, elle se confie sur la maladie d’Alzheimer dans laquelle son père et sa tante s'enfoncent et perdent la parole, un drame familial. J’ai choisi ce texte car il m’a semblé original d’étudier la comparaison entre une créature mythologique et des sentiments.  

     

    Résumé de l'éditeur

    Nous sommes des sans famille errant sur l'océan, nous nous lançons dans des mouvements ou des actions, ou simplement dans notre vie, puis les chaînes invisibles se matérialisent, les liens que nous avions eu tant de mal à défaire se refont, tout à coup, notre bateau se trouve lesté et tandis que les vagues gonflent et menacent, nous hésitons entre affronter la tempête et jeter l'ancre, nous ne savons plus où nous sommes, où est le port. Comment vivre avec un père qui perd la mémoire ? Comment supporter la dilution d'un monde qui vous a servi d'origine ? Confrontée à la maladie d'Alzheimer de son père, la narratrice remonte vers les traumatismes familiaux plus anciens, rafle du Vél'd'Hiv, exil, perte de la langue natale... Alors que les tâches quotidiennes menacent de l'engloutir, elle fait l'expérience d'un très profond déracinement où elle puise une acuité salvatrice.

     

     

    Afin de comprendre cet épisode mythologique, nous allons étudier ses points communs et ses différences en nous intéressant successivement à la place du héros dans le récit, à l’indestructibilité du monstre dans le combat et pour finir à la possibilité d'une lecture du mythe à la lumière de la sociologie. 

     

    Dans chaque texte, le héros, qu’il soit central ou plus effacé, a une identité différente. Nommé Héraklès chez Apollodore qui s'inspire de Sophocle, et Hercule par Guy Rachet qui s'aligne sur la tradition gréco-romaine, il est « Hercule Poirot », le célèbre détective belge, chez Agatha Christie, qui s'amuse à jouer sur les mots et les références culturelles. Enfin dans le dernier extrait, le héros est complètement sous-entendu, même si on comprend qu’il s’agit de l'auteur, Cécile Wajsbrot.

    Dans deux des extraits contemporains, on sent que le héros est au centre du récit. En effet, alors qu'Apollodore cite d’autres personnages, comme Iolaos ou Eurysthée, et raconte le mythe sans porter de jugement de valeur sur Héraklès, Agatha Christie au contraire précise avec ironie que son personnage est « célèbre » mais « loin d’avoir le physique avantageux du fils de Zeus », « brillamment »), tandis que  Guy Rachet souligne sa « force et ténacité extraordinaire ».

    Mais malgré ces différences, Hercule ou ses avatars sont perçus comme courageux ou brillants face à une grande épreuve à surmonter.

     

    Intéressons-nous à présent à la place du monstre au sein du récit et à son caractère indestructible. Alors que selon les versions le monstre est décrit de façon différente (il a dans certaines œuvres un corps de chien et jusqu'à une centaine de têtes), dans tous les extraits que nous avons choisis l’hydre de Lerne est un monstre à neuf têtes. L’unique différence se trouve dans la précision d’Apollodore selon laquelle à côté de huit têtes mortelles une seule est immortelle. En effet, les Grecs eux-mêmes, en réaction au caractère invraisemblable de certains mythes, ont élaboré des versions corrigées ou plus vraisemblables.

    Dans les quatre extraits on peut relever le champ lexical de la menace pour mettre en évidence l’indestructibilité du monstre : « gigantesque » (premier texte), « ténacité extraordinaire » et « indestructible » (deuxième texte),  « redoutable », « difficile à cerner » (troisième texte) et « engloutir », « traumatisme » (dernier texte).

     

    Pour finir, dans les deux derniers textes contemporains le mythe doit être lu à la lumière d'interprétations sociologiques, qui font intervenir des sentiments et des situations quotidiennes humaines.

    Dans la nouvelle d'Agatha Christie en effet, l’hydre de Lerne est la métaphore de la calomnie (une rumeur, une accusation grave). Combattre ce monstre consiste pour Hercule Poirot à comprendre ce qui se cache derrière la rumeur de village qui prétend que le docteur Oldfield a assassiné sa femme. Tout au long du récit, Hercule fait allusion à ce monstre dans ses dialogues, au cours de son enquête. Comme les têtes de l’hydre de Lerne que l’on tranche mais qui repoussent, la rumeur au début s’est amplifiée. Ce n'est qu'en trouvant l'origine de cette calomnie, en l’occurrence, la première tête du monstre, qu'Hercule pourra révéler la vérité au grand jour.

    Enfin dans le résumé du roman intitulé l’Hydre de Lerne, la nature du monstre est beaucoup plus implicite. L’auteure associe la maladie d’Alzheimer à ce terrible monstre : en disant de manière imagée qu'elle se trouve dans une tempête en pleine mer, elle peut faire référence à l’habitat de l’Hydre. Et on peut penser qu’elle compare la perte de souvenirs se multipliant à celle des multiples têtes de la bête.

     

    Pour conclure, on constate que les récits mythologiques ont toujours fait l'objet de réappropriations conscientes dans divers domaines et à des fins très variables. Selon les époques et les auteurs, la place du héros face au monstre varie considérablement. Mais même de nos jours, on peut comparer notre quotidien à ces mythes créés des milliers d'années plus tôt.

    Personnellement, la version du mythe que j’ai préféré est celle d’Agatha Christie. J’ai trouvé ingénieux le jeux de mots sur les noms des deux héros et le lien de l’enquête avec l'histoire du monstre. Aussi, cela m’a donné envie de lire les autres nouvelles de ce recueil d’enquêtes.

     

     

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    Galerie d'images

     

    Héraklès et l'hydre de Lerne
    Amphore attique à figures noires
    v.540-530 av.JC
    Musée du Louvre

     

     

     

     

     

    Hercule et l'hydre de Lerne
    Peinture sur bois de Lucas Cranach
    1537-1540
    Musée Herzog Anton-Ulrich - Brunswick

     

     

     

     

     

    Hercule combattant l'hydre

    Fontaine de bronze de l'école italienne

    XVIe siècle

    Musée du Louvre

     

     

     

     

     
    Hercule et l'hydre de Lerne
    Huile sur toile
    1875-1876
    Art Institute Museum
    de Chicago

     

     

     

     John Musker et Ron Clements - Hercule - Dessin animé des studios Disney - 1997

     


    Esther B., 206


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