• Persée et la Gorgone Méduse (1)

       

     

    Persée, un fils de Zeus, est un héros antique notamment connu pour être parvenu à vaincre le monstre Méduse. Dès la naissance il est en effet chassé de son royaume d'Argos avec sa mère Danaé, à cause de la prédiction d’un oracle. Devenu jeune homme, il est envoyé par le terrible roi Polydectes à la conquête de la tête de Méduse, seule mortelle des trois Gorgones. Le demi-dieu met alors sa vie en danger mais réussit l'exploit, notamment grâce à l’aide d'Athéna. A son retour, il regagne sa terre natale pour retrouver son grand-père Acrisios qui l’avait pourtant chassé, mais il finit par le tuer accidentellement lors de jeux sportifs, confirmant ainsi la prédiction de l’oracle.

     

     

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    Comparaison de textes

     

    Persée est l’une des figures les plus populaires de la Grèce antique. Ce mythe épique été repris de nombreuses fois dans des œuvres antiques mais aussi modernes.

     

    Texte antique

    Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, II.4,2 (IIe s. apr. JC)

    Ce texte est extrait d’une compilation de mythes composée par Apollodore, un auteur du IIe siècle apr.JC dont on ne sait à peu près rien.

     

    Βασιλεύων δὲ τῆς Σερίφου Πολυδέκτης ἀδελφὸς Δίκτυος, Δανάης ἐρασθείς, καὶ ἠνδρωμένου Περσέως μὴ δυνάμενος αὐτῇ συνελθεῖν, συνεκάλει τοὺς φίλους, μεθ᾽ ὧν καὶ Περσέα, λέγων ἔρανον συνάγειν ἐπὶ τοὺς Ἱπποδαμείας τῆς Οἰνομάου γάμους. Τοῦ δὲ Περσέως εἰπόντος καὶ ἐπὶ τῇ κεφαλῇ τῆς Γοργόνος οὐκ ἀντερεῖν, παρὰ μὲν τῶν λοιπῶν ᾔτησεν ἵππους, παρὰ δὲ τοῦ Περσέως οὐ λαβὼν τοὺς ἵππους, ἐπέταξε τῆς Γοργόνος κομίζειν τὴν κεφαλήν. ὁ δὲ Ἑρμοῦ καὶ Ἀθηνᾶς προκαθηγουμένων ἐπὶ τὰς Φόρκου παραγίνεται θυγατέρας, Ἐνυὼ καὶ Πεφρηδὼ καὶ Δεινώ· ἦσαν δὲ αὗται Κητοῦς τε καὶ Φόρκου, Γοργόνων ἀδελφαί, γραῖαι ἐκ γενετῆς. ἕνα τε ὀφθαλμὸν αἱ τρεῖς καὶ ἕνα ὀδόντα εἶχον, καὶ ταῦτα παρὰ μέρος ἤμειβον ἀλλήλαις. ὧν κυριεύσας ὁ Περσεύς, ὡς ἀπῄτουν, ἔφη δώσειν ἂν ὑφηγήσωνται τὴν ὁδὸν τὴν ἐπὶ τὰς νύμφας φέρουσαν. αὗται δὲ αἱ νύμφαι πτηνὰ εἶχον πέδιλα καὶ τὴν κίβισιν, ἥν φασιν εἶναι πήραν· Πίνδαρος δὲ καὶ Ἡσίοδος ἐν Ἀσπίδι ἐπὶ τοῦ Περσέως· πᾶν δὲ μετάφρενον εἶχε κάρα δεινοῖο πελώρου Γοργοῦς, ἀμφὶ δέ μιν κίβισις θέε. εἴρηται δὲ παρὰ τὸ κεῖσθαι ἐκεῖ ἐσθῆτα καὶ τὴν τροφήν. εἶχον δὲ καὶ τὴν Ἄϊδος κυνῆν. ὑφηγησαμένων δὲ τῶν Φορκίδων, ἀποδοὺς τόν τε ὀδόντα καὶ τὸν ὀφθαλμὸν αὐταῖς, καὶ παραγενόμενος πρὸς τὰς νύμφας, καὶ τυχὼν ὧν ἐσπούδαζε, τὴν μὲν κίβισιν περιεβάλετο, τὰ δὲ πέδιλα τοῖς σφυροῖς προσήρμοσε, τὴν δὲ κυνῆν τῇ κεφαλῇ ἐπέθετο. ταύτην ἔχων αὐτὸς μὲν οὓς ἤθελεν ἔβλεπεν, ὑπὸ ἄλλων δὲ οὐχ ἑωρᾶτο. λαβὼν δὲ καὶ παρὰ Ἑρμοῦ ἀδαμαντίνην ἅρπην, πετόμενος εἰς τὸν Ὠκεανὸν ἧκε καὶ κατέλαβε τὰς Γοργόνας κοιμωμένας. ἦσαν δὲ αὗται Σθενὼ Εὐρυάλη Μέδουσα. μόνη δὲ ἦν θνητὴ Μέδουσα· διὰ τοῦτο ἐπὶ τὴν ταύτης κεφαλὴν Περσεὺς ἐπέμφθη. εἶχον δὲ αἱ Γοργόνες κεφαλὰς μὲν περιεσπειραμένας φολίσι δρακόντων, ὀδόντας δὲ μεγάλους ὡς συῶν, καὶ χεῖρας χαλκᾶς, καὶ πτέρυγας χρυσᾶς, δι᾽ ὧν ἐπέτοντο. τοὺς δὲ ἰδόντας λίθους ἐποίουν. ἐπιστὰς οὖν αὐταῖς ὁ Περσεὺς κοιμωμέναις, κατευθυνούσης τὴν χεῖρα Ἀθηνᾶς, ἀπεστραμμένος καὶ βλέπων εἰς ἀσπίδα χαλκῆν, δι᾽ ἧς τὴν εἰκόνα τῆς Γοργόνος ἔβλεπεν, ἐκαρατόμησεν αὐτήν. ἀποτμηθείσης δὲ τῆς κεφαλῆς, ἐκ τῆς Γοργόνος ἐξέθορε Πήγασος πτηνὸς ἵππος, καὶ Χρυσάωρ ὁ Γηρυόνου πατήρ· Le roi de Sériphos était Polydectès, le frère de Dyctis. Il tomba amoureux de Danaé, mais il ne pouvait pas s’approcher d’elle car, désormais, Persée était un homme. Alors il fit venir tous ses amis, parmi lesquels Persée, avec le prétexte de vouloir faire une collecte pour la dot du mariage d’Hippodamie, la fille d’ŒŒŒnomaos. Et Persée déclara qu’il ne refuserait même pas la tête de la Gorgone. Ainsi Polydectès demanda à tous les autres qu’ils donnent un cheval, mais à Persée, il ordonna qu’il lui porte la tête de la Gorgone. Alors Persée, guidé par Hermès et Athéna, se rendit chez les filles de Phorcys et de Céto : Ényo, Péphrédo et Dino. Elles étaient les soeurs de la Gorgone, et vieilles depuis leur naissance : à elles trois, elles n’avaient qu’un oeil et qu’une dent, et elles se les passaient à tour de rôle. Persée s’en empara, et il leur dit qu’il les leur rendrait à condition qu’elles lui révèlent la route pour se rendre chez les Nymphes. Ces Nymphes avaient en leur possession les sandales ailées et le sac magique. C’est ce que racontent de Persée Pindare, et Hésiode dans le Bouclier : « Tout son dos était couvert par la tête d'un monstre terrible, la Gorgone, enfermée dans une besace» Ce sac s’appelle kibisis parce qu’on peut y mettre de la nourriture et des vêtements. Ces Nymphes possédaient également le casque d’Hadès. Les Phorcydes lui indiquèrent le chemin, Persée leur rendit l’oeil et la dent, et se rendit auprès des Nymphes qu’il cherchait. Il mit son sac en bandoulière, attacha ses sandales, et posa sur sa tête le casque qui avait le pouvoir de rendre invisible celui qui le portait. Persée reçut d’Hermès la faucille d’acier ; puis il vola jusqu’à l’Océan ; il trouva les Gorgones endormies. Elles étaient trois : Sthéno, Euryale et Méduse. Seule Méduse était mortelle : c’est pourquoi Persée devait s’emparer de la tête de cette dernière. À la place des cheveux, les Gorgones avaient des serpents entortillés, hérissés d’écailles ; et elles avaient d’énormes défenses de sangliers, et des mains de bronze, et des ailes en or qui leur permettaient de voler. Quiconque les regardait était changé en pierre. Persée, donc, les attaqua pendant leur sommeil. Athéna guidait sa main : tenant la tête tournée, et regardant l’image de Méduse reflétée sur le bouclier de bronze, il lui coupa la tête. Et du cou tranché bondit Pégase, le cheval ailé, et Chrysaor, le père de Géryon, que Méduse avait conçus avec Poséidon.

     

     

    Texte moderne

    Nathaniel Hawthorne, Le Livre des merveilles, 1852 - Chapitre 1, pp.1-49

    Ce deuxième texte peut être considéré comme moderne. Il s'agit de la traduction en français d'une œuvre dont le titre original est A Wonder-Book for Girls and Boys. C'est un recueil de nouvelles pour enfants dans lequel l'auteur réécrit alors plusieurs récits de la mythologie grecque, en particulier celui de Persée et la Gorgone. Ce passage correspond au chapitre I, qui s'intitule « La tête de la Gorgone ». L’extrait étudié ne correspond qu’à un passage du chapitre.

     

     

    « Eh bien ! gardez-le pour vous, répliqua Eustache, qui aurait préféré qu’elle n’en sût rien ; je vais vous conter une histoire sur la tête d’une Gorgone. 

    Et il commença, comme vous pouvez vous en convaincre à la page suivante. Il ne manquait pas d’avoir le plus profond dédain pour les autorités classiques en général, et de s’en écarter aussi souvent qu’il y était poussé par l’audace de son imagination vagabonde.

    Persée devait le jour à Danaé, qui elle-même était la fille d’un roi. À peine âgé de quelques années, de méchantes gens le mirent avec sa maman dans une boîte, et les livrèrent ainsi aux flots de la mer. Le vent souffla vivement, poussa la boîte loin du rivage, et les vagues capricieuses l’emportèrent en la secouant avec rudesse. Danaé serrait son enfant sur son sein, et tremblait à chaque instant de voir engloutir sa frêle embarcation, qui continua cependant à voguer, sans couler à fond ni même se renverser. Vers la fin du jour, elle flotta si près d’une île, qu’elle se trouva prise dans les filets d’un pêcheur, et fut déposée sur le rivage. L’île s’appelait Sériphus, et obéissait aux lois de Polydecte, qui par hasard était frère du pêcheur.

    Il montra la plus grande bienveillance à Danaé et à son petit garçon, et leur continua ses bontés jusqu’à ce que Persée fût devenu un bel adolescent plein de force et de courage, et très-habile dans le maniement des armes.

    Malheureusement le roi Polydecte n’était ni bon, ni bienveillant, comme son frère le pêcheur ; tout au contraire. Aussi résolut-il de charger Persée d’une entreprise périlleuse où il perdrait probablement la vie, ce qui lui permettrait d’exercer contre Danaé quelque cruelle persécution. […]

    — Tu le peux, si tu es aussi brave que je le crois, répliqua le roi Polydecte en prenant un air des plus gracieux. Le présent que je tiens à offrir à la belle Hippodamie, c’est la tête de la Gorgone Méduse, avec sa chevelure de serpents ; je compte sur toi, mon cher Persée, pour me la procurer ; et, comme je brûle de terminer avec la princesse, plus tôt tu iras à la recherche de la Gorgone, et plus je serai satisfait […]

    Et, tandis que les trois vieilles femmes aux cheveux gris continuaient à se quereller, Persée franchit d’un seul bond le fourré de broussailles, et accomplit sa conquête. L’œil merveilleux, une fois dans sa main, jeta des flammes Les vieilles femmes ne savaient rien de ce qui venait d’arriver, et chacune d’elles supposant qu’une de ses sœurs était en jouissance de l’œil, elles recommencèrent leur dispute.

     -Mes bonnes dames, leur dit-il, je vous en prie, ne vous fâchez plus ; c’est moi qui ai l’honneur de tenir dans ma main votre œil d’un éclat si vif et si magnifique.

    -Promets-leur, murmura Vif-Argent à Persée, que tu le leur rendras aussitôt qu’elles t’auront indiqué la demeure des Nymphes dépositaires des sandales volantes, de la besace magique et du casque d’invisibilité. [...]

    Tandis que les trois vieilles continuaient à se quereller, Vif-Argent et Persée cheminaient aussi vite que possible, afin de se rendre auprès des fameuses Nymphes. Les vieilles dames leur avaient donné des renseignements si exacts et si détaillés, qu’ils ne furent pas longtemps sans découvrir la demeure de celles qu’ils cherchaient. [...]

    Elle était là, cette terrible apparition, éclairée par la lune, et déployant sa monstrueuse horreur. Les serpents, que leur nature venimeuse empêchait de dormir tous ensemble, se dressaient entrelacés sur son front. C’était la face la plus repoussante et la plus hideuse qu’on eût jamais imaginée, et pourtant il y avait dans son aspect une sorte de beauté sauvage, effrayante à contempler. La Gorgone avait les yeux fermés ; elle était toujours profondément endormie ; mais une vive inquiétude se peignait sur ses traits, comme si un mauvais rêve eût troublé son sommeil. Ses dents formidables étaient serrées violemment, et ses griffes d’airain labouraient le sable d’un mouvement convulsif.[...]

    Persée descendit avec précaution, sans quitter des yeux l’image que représentait son bouclier. Plus il approchait de sa victime, plus cette face hérissée de serpents lui paraissait horrible. Enfin, quand elle se trouva à la portée de son bras, Persée lève son arme ; au même instant chaque reptile se dresse sur le front de la Gorgone en se roidissant de colère. Celle-ci entrouvre les yeux… il est trop tard. Le glaive retombe avec la rapidité de l’éclair… et la tête de l’horrible Méduse est séparée de son corps. »

     

     

    Alors que le récit antique d'Apollodore raconte l’ensemble des événements, mais en accéléré, le texte moderne, lui, en aborde moins mais d’une façon plus détaillée. Leur étude nous permet donc de nous interroger sur les différents aspects du mythe : comment deux récits écrits à des époques aussi différentes parviennent-ils tous deux à illustrer et à réinventer le mythe de Persée ? Nous allons pour le savoir nous intéresser d'abord à leurs points communs, puis nous aborderons leurs différences, dues notamment à leurs contextes historiques, politiques et artistiques.

     

    Les deux récits d’Apollodore et de Nathaniel Hawthorne se ressemblent sur certains points. D'abord ils ont les mêmes protagonistes : Persée est toujours le fils de Danaé et Zeus, Dyctis, Polydectes ou encore Méduse gardent leur caractère original et sont présentés de la même façon : « Le roi de Sériphos était Polydectès, le frère de Dyctis », et chez Hawthorne : « L’île s’appelait Sériphus, et obéissait aux lois de Polydecte, qui par hasard était frère du pêcheur. » Les liens entre les personnages sont ainsi les mêmes.

    D'autre part, la chronologie des événements reste la même dans les deux textes. D’abord, Polydectes organise un mariage avec Hippodamie pour éloigner Persée et épouser Danaé dont il est amoureux. Persée n’a en effet pas de cheval à offrir et n’a pas d’autre choix que d’aller chercher la tête de Méduse. « Ainsi Polydectès demanda à tous les autres qu’ils donnent un cheval, mais à Persée, il ordonna qu’il lui porte la tête de la Gorgone. » et dans le texte moderne : « Le présent que je tiens à offrir à la belle Hippodamie, c’est la tête de la Gorgone Méduse, avec sa chevelure de serpents ; je compte sur toi, mon cher Persée, pour me la procurer ; et, comme je brûle de terminer avec la princesse, plus tôt tu iras à la recherche de la Gorgone, et plus je serai satisfait. »

    Les événements qui suivent, comme l’escale chez les Grées ou l'aide des dieux qui assistent Persée sont communs aux deux extraits. C'est surtout l’arrivée dans l’antre des Gorgones et la terreur qu'elles inspirent que l'on retrouve dans les deux cas : Méduse apparaît comme un être terrible, et les descriptions des deux auteurs se ressemblent. « A la place des cheveux, les Gorgones avaient des serpents entortillés, hérissés d’écailles ; et elles avaient d’énormes défenses de sangliers, et des mains de bronze, et des ailes en or qui leur permettaient de voler. Quiconque les regardait était changé en pierre. » Le deuxième texte renchérit : « Elle était là, cette terrible apparition, éclairée par la lune, et déployant sa monstrueuse horreur. Les serpents, que leur nature venimeuse empêchait de dormir tous ensemble, se dressaient entrelacés sur son front. C’était la face la plus repoussante et la plus hideuse qu’on eût jamais imaginée, »

    Enfin, la mise hors d'état de nuire de Méduse, qui conclut chaque récit, correspond au mythe original. Ainsi le schéma narratif et la caractérisation des personnages sont semblables dans les deux cas et se concluent sur la mort de Méduse, sans évoquer la suite de l'histoire, la présence pourtant cruciale du roi Acrisios, père de Danaë ou encore la fuite de Persée et le retour sur l’île de Seriphos.

     

    Néanmoins, les deux récits présentent aussi des différences.

    Premièrement, dans le récit moderne un personnage est ajouté, celui de Vif argent. Considéré comme l’ami de Persée, il peut d’une certaine façon remettre en cause l’aspect héroïque de l’aventure de Persée, puisque celui-ci a été aidé par un autre individu. Quel que soit le rôle de Vif argent, il n’est évoqué ni dans la version originale du mythe de Persée, ni dans le récit d’Apollodore. Mais paradoxalement, sa présence ne paraît pas négligeable dans le texte moderne, car il semble guider Persée en lui apportant d’importantes indications : « Promets-leur, murmura Vif-Argent à Persée, que tu le leur rendras aussitôt qu’elles t’auront indiqué la demeure des Nymphes. » Sans lui, Persée n’aurait pas pensé à faire chanter les Grées.

    Mais l’ajout d’un personnage n’est pas la seule différence qui peut être observée entre les deux extraits. En effet, le contexte historique entraîne sans surprise un changement de vocabulaire ou d’énonciation. Tout d’abord, le récit moderne est accompagné d’une « introduction », dans laquelle l’histoire de la Gorgone serait racontée à des enfants : l’histoire paraît alors irréelle et ne sert qu’a divertir les enfants. Durant l’antiquité, lorsque Apollodore raconte le mythe, celui-ci n’est pas destiné à servir d’histoire enfantine. Les mythes étaient tout de même généralement transmis de manière orale dans les deux cas. L’introduction : «  Eh bien ! gardez-le pour vous, répliqua Eustache, qui aurait préféré qu’elle n’en sût rien ; je vais vous conter une histoire sur la tête d’une Gorgone» permet d’avertir le lecteur et de contextualiser la situation. Cette introduction paraît nécessaire pour plusieurs raisons.

    Dans un premier temps, le récit est rédigé au XIXe siècle, période durant laquelle il n’est pas habituel de romancer un mythe antique, contrairement au temps d’Apollodore où les mythes sont alors le berceau et le pilier de la littérature. En outre, le texte moderne est avant tout un recueil pour enfants, ce qui doit renforcer le caractère descriptif de l’œuvre. Dans l’antiquité, ce n'est pas pour des enfants qu’Apollodore a écrit sa Bibliothèque.

    Par ailleurs, bien au-delà de la différence de langues, le vocabulaire utilisé est bien plus enfantin dans le récit moderne que dans l’extrait antique. Par exemple : « À peine âgé de quelques années, de méchantes gens le mirent avec sa maman dans une boîte» : cette phrase témoigne bien du lexique enfantin du texte moderne. Cela vient du contexte historique et des différentes intentions de chaque auteur : l'un souhaitait initier les plus jeunes à la mythologie tout en les divertissant, tandis que le premier cherchait à composer un répertoire complet de la mythologie antique.

    Enfin, il y a dans ces deux récits une différence de narration. Le caractère épique est amplifié dans le texte moderne, tandis que dans le récit antique les faits sont seulement décrits. En 1852, Hawthorne a multiplié les effets stylistiques qui rendent son récit plus vivant et plus intéressant pour les enfants : « Malheureusement le roi Polydecte n’était ni bon, ni bienveillant, comme son frère le pêcheur » ; il a aussi ajouté de la subjectivité, tandis que dans le texte antique les mêmes faits sont racontés de façon objective : « Le roi de Sériphos était Polydectès, le frère de Dyctis ». Rien ici ne fait allusion à la cruauté de Polydectes.

     

    Ainsi, ces deux récits présentent des similitudes, notamment parce qu’ils s’inspirent du même mythe qu’ils tentent tout de même de réinventer. Cette réécriture leur permet de se différencier sur certains points, qu'il s'agisse procédés d'écriture ou d'intentions différentes. Pour notre part, nous avons préféré le second récit, qui permet une plus grande interaction avec le lecteur et nous paraît plus vivant.

     

     

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    Iconographie

     

     

     

     

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    Persée au cinéma

     

     

     Louis Leterrier - Clash of the Titans - 2010

     

    Le XXIe siècle voit évoluer le personnage de Méduse : le film Le choc des Titans (Clash of the Titans) en est la preuve. Il s'agit d'un blockbuster sorti sur les écrans en 2010 mais reprenant la version de 1981. Son réalisateur, Louis Leterrier, parvient à réinventer les légendes autour du héros Persée, en particulier celle qui concerne Méduse.  Comment ce personnage a-t-il été transformé pour répondre aux attentes du public du XXIe siècle ?

    Pour présenter le contexte, Persée et son équipe se rendent aux Enfers accomplir la quête de Persée et tuer Méduse. Mais celle-ci, cette fois-ci non endormie, réussit à transformer en pierre tous les accompagnants de Persée (une invention par rapport au mythe original). Lors du dernier duel, Persée a l’idée de s’aider du bouclier pour observer le reflet de Méduse et pouvoir l’attaquer sans avoir à croiser son regard. Faisant le choix de sacrifier l’un de ses compagnons pour répondre à ses volontés, il tranche la tête du monstre qui finit décomposée en deux mais au terme d'un long combat (car oui, nous sommes au cinéma !) Malgré sa forte résistance, le corps de Méduse tombe finalement au plus profond des Enfers.

    Contrairement aux extraits littéraires étudiés, le réalisateur a cette fois représenté Méduse sous la forme d’un monstre mi-serpent mi-humain. L'épisode du combat contre les Gorgones est également modifié : alors qu'elles sont trois dans les textes antiques, seule Méduse est montrée et elle vit aux Enfers.

    Par ailleurs, son personnage reste paradoxal, premièrement parce que d’un côté elle incarne un monstre terrifiant, mais aussi parce qu'elle provoque une certaine pitié chez les spectateurs avec ses expressions, son visage présentant les beaux traits humains de la top model Natalia Vodianova...

     

     


    Inès A. et Anaëlle G., 206