• Œdipe et le Sphinx

         

     

    Le Sphinx est un monstre féminin reconnaissable à son visage de femme, son corps de lion et ses ailes d'oiseau de proie.

    Il existe plusieurs légendes à son sujet, notamment celle d’Hésiode qui fit naître ce monstre d'Echidna et de Typhon. Il exerçait ses ravages sur le mont Phicée, et tuait ceux qui ne pouvaient élucider cette énigme : « Quel est l'animal qui a quatre pattes le matin, deux à midi, et trois le soir ? » Plusieurs personnes avaient été victimes du monstre, lorsque Œdipe réussit à deviner l'énigme. Il répondit que cet animal était l'homme : dans son enfance, qu'on devait regarder comme le matin de sa vie, il se traînait souvent sur les pieds et sur les mains ; vers le midi, dans la force de l'âge, il n'avait besoin que de ses deux jambes ; mais le soir, dans sa vieillesse, il avait besoin d'un bâton, comme d'une troisième jambe, pour se soutenir. Le Sphinx vaincu se fracassa la tête contre un rocher.

     

     

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    Comparaison de textes

     

    Texte antique

    Pseudo-Apollodore, Bibliothèque, III, 5, 8

     

    Λάιον μὲν οὖν θάπτει βασιλεὺς Πλαταιέων Δαμασίστρατος, τὴν δὲ βασιλείαν Κρέων ὁ Μενοικέως παραλαμβάνει. τούτου δὲ βασιλεύοντος οὐ μικρὰ συμφορὰ κατέσχε Θήβας. ἔπεμψε γὰρ Ἥρα Σφίγγα, ἣ μητρὸς μὲν Ἐχίδνης ἦν πατρὸς δὲ Τυφῶνος, εἶχε δὲ πρόσωπον μὲν γυναικός, στῆθος δὲ καὶ βάσιν καὶ οὐρὰν λέοντος καὶ πτέρυγας ὄρνιθος. μαθοῦσα δὲ αἴνιγμα παρὰ μουσῶν ἐπὶ τὸ Φίκιον ὄρος ἐκαθέζετο, καὶ τοῦτο προύτεινε Θηβαίοις. ἦν δὲ τὸ αἴνιγμα· τί ἐστιν ὃ μίαν ἔχον φωνὴν τετράπουν καὶ δίπουν καὶ τρίπουν γίνεται· χρησμοῦ δὲ Θηβαίοις ὑπάρχοντος τηνικαῦτα ἀπαλλαγήσεσθαι τῆς Σφιγγὸς ἡνίκα ἂν τὸ αἴνιγμα λύσωσι, συνιόντες εἰς ταὐτὸ πολλάκις ἐζήτουν τί τὸ λεγόμενόν ἐστιν, ἐπεὶ δὲ μὴ εὕρισκον, ἁρπάσασα ἕνα κατεβίβρωσκε. πολλῶν δὲ ἀπολομένων, καὶ τὸ τελευταῖον Αἵμονος τοῦ Κρέοντος, κηρύσσει Κρέων τῷ τὸ αἴνιγμα λύσοντι καὶ τὴν βασιλείαν καὶ τὴν Λαΐου δώσειν γυναῖκα. Οἰδίπους δὲ ἀκούσας ἔλυσεν, εἰπὼν τὸ αἴνιγμα τὸ ὑπὸ τῆς Σφιγγὸς λεγόμενον ἄνθρωπον εἶναι· γίνεσθαι, γὰρ τετράπουν βρέφος ὄντα τοῖς τέτταρσιν ὀχούμενον κώλοις, τελειούμενον δὲ δίπουν, γηρῶντα δὲ τρίτην προσλαμβάνειν βάσιν τὸ βάκτρον. ἡ μὲν οὖν Σφὶγξ ἀπὸ τῆς ἀκροπόλεως ἑαυτὴν ἔρριψεν, Οἰδίπους δὲ καὶ τὴν βασιλείαν παρέλαβε καὶ τὴν μητέρα ἔγημεν ἀγνοῶν, καὶ παῖδας ἐτέκνωσεν ἐξ αὐτῆς Πολυνείκη καὶ Ἐτεοκλέα, θυγατέρας δὲ Ἰσμήνην καὶ Ἀντιγόνην.

    Laïos fut enseveli par Damasistratos, le roi de Platées ; à Thèbes, Créon, fils de Ménécée, s'empara du trône. Pendant son règne, Thèbes fut frappée d'un grave fléau. La déesse Héra y envoya le Sphinx, fils d'Échidna et de Typhon ; il avait le visage d'une femme, la poitrine, les pattes et la queue d'un lion, et les ailes d'un oiseau. Les Muses lui avaient appris une énigme. Installé sur le mont Phicium, il posait cette énigme aux Thébains. Il disait : « Quel être est pourvu d'une seule voix, qui a d'abord quatre jambes, puis deux jambes, et trois jambes ensuite ? » Les Thébains avaient reçu un oracle, selon lequel ils seraient délivrés du Sphinx, seulement lorsqu'ils auraient résolu cette énigme. Aussi souvent se réunissaient-ils pour en deviner la signification. Mais comme ils n'y parvenaient pas, le Sphinx se saisissait de l'un d'eux et le dévorait. Nombreux étaient ceux qui avaient ainsi péri, et le dernier en date, Hémon, le fils de Créon. Alors Créon proclama que celui qui réussirait à résoudre l'énigme du Sphinx obtiendrait le royaume et la veuve de Laïos comme épouse. Ayant entendu cela, Œdipe trouva la solution : il s'agissait de l'homme. De fait, lorsqu'il est enfant, il a quatre jambes, car il se déplace à quatre pattes ; adulte, il marche sur deux jambes ; quand il est vieux, il a trois jambes, lorsqu'il s'appuie sur son bâton. Le Sphinx se jeta du haut de son rocher. Œdipe obtint le règne et, sans le savoir, il épousa sa mère ; il eut deux fils, Étéocle et Polynice, et deux filles, Ismène et Antigone.

     

     

    Texte contemporain

    Jean Cocteau, La Machine infernale, acte II - 1934

    Cette modernisation des tragédies antiques consacrées à Œdipe fut créée au théâtre pour la première fois le 10 avril 1934.

     

     

    LE SPHINX - Voilà deux jours que je suis triste, deux jours que je me traîne, en souhaitant que ce massacre prenne fin.

    ANUBIS - Confiez-vous, calmez-vous.

    LE SPHINX - Ecoute. Voilà le vœu que je forme et les circonstances dans lesquelles il me serait possible de monter une dernière fois sur mon socle. Un jeune homme gravirait la colline. Je l'aimerais. Il n'aurait aucune crainte. A la question que je pose il répondrait comme un égal. Il répondrait, Anubis, et je tomberais morte.

    ANUBIS - Entendons-nous : votre forme mortelle tomberait morte.

    LE SPHINX - N'est-ce pas sous cette forme que je voudrais vivre pour le rendre heureux [...]

     

    LE SPHINX - Abandonne-toi. N'essaie pas de te crisper, de résister. Abandonne-toi. Si tu résistes, tu ne réussiras qu'à rendre ma tâche plus délicate, et je risque de te faire dumal.

    ŒDIPE - Je résisterai ! Il ferme les yeux, détourne la tête.

    LE SPHINX - Inutile de fermer les yeux, de détourner la tête. Car ce n'est ni par le chant, ni par le regard que j'opère. Mais, plus adroit qu'un aveugle, plus rapide que le filet des gladiateurs, plus subtil que la foudre, plus raide qu'un cocher, plus lourd qu'une vache, plus sage qu'un élève tirant la langue sur des chiffres, plus gréé, plus voilé, plus ancré, plus bercé qu'un navire, plus incorruptible qu'un juge, plus vorace que les insectes, plus sanguinaire que les oiseaux, plus nocturne que l'œuf, plus ingénieux que les bourreaux d'Asie, plus fourbe que le cœur, plus désinvolte qu'une main qui triche, plus fatal que les astres, plus attentif que le serpent qui humecte sa proie de salive ; je sécrète, je tire de moi, je lâche, je dévide, je déroule, j'enroule de telle sorte qu'il me suffira de vouloir ces nœuds pour les faire et d'y penser pour les tendre ou pour les détendre ; si mince qu'il t'échappe, si souple que tu t'imagineras être victime de quelque poison, si dur qu'une maladresse de ma part t'amputerait, si tendu qu'un archet obtiendrait entre nous une plainte céleste ; bouclé comme la mer, la colonne, la rose, musclé comme la pieuvre, machiné comme les décors du rêve, invisible surtout, invisible et majestueux comme la circulation du sang des statues,un fil qui te ligote avec la volubilité des arabesques folles du miel qui tombe sur du miel.

    ŒDIPE - Lâchez-moi !

    LE SPHINX - Et je parle, je travaille, je dévide, je déroule, je calcule, je médite, je tresse, je vanne, je tricote, je natte, je croise, je passe, je repasse, je noue et dénoue et renoue, retenant les moindres nœuds qu'il me faudra te dénouer ensuite sous peine de mort ; et je serre, je desserre, je me trompe, je reviens sur mes pas, j'hésite, je corrige, enchevêtre, désenchevêtre, délace, entrelace, repars ; et j'ajuste, j'agglutine,je garrotte, je sangle, j'entrave, j'accumule, jusqu'à ce que tu te sentes, de la pointe des pieds à la racine des cheveux, vêtu de toutes les boucles d'un seul reptile dont la moindre respiration coupe la tienne et te rende pareil au bras inerte sur lequel un dormeur s'est endormi.

    ŒDIPE, d'une voix faible.Laissez-moi ! Grâce…

    LE SPHINX - Et tu demanderais grâce et tu n'aurais pas à en avoir honte, car tu ne serais pas le premier, et j'en ai entendu de plus superbes appeler leur mère, et j'en ai vu de plus insolents fondre en larmes, et les moins démonstratifs étaient encore les plus faibles, car ils s'évanouissaient en route, et il me fallait imiter les embaumeurs entre les mains desquels les morts sont des ivrognes qui ne savent même plus se tenir debout !

    ŒDIPE - Mérope !... Maman !

    LE SPHINX - Ensuite, je te commanderais d'avancer un peu et je t'aiderais en desserrant tes jambes. Là ! Et je t'interrogerais. Je te demanderais par exemple : Quel est l'animal qui marche sur quatre pattes le matin, sur deux pattes à midi, sur trois pattes le soir ? Et tu chercherais, tu chercherais. A force de chercher, ton esprit se poserait sur une petite médaille de ton enfance, ou tu répéterais un chiffre, ou tu compterais les étoiles entre ces deux colonnes détruites ; et je te remettrais au fait en te dévoilant l'énigme.Cet animal est l'homme qui marche à quatre pattes lorsqu'il est enfant, sur deux pattes quand il est valide, et lorsqu'il est vieux, avec la troisième patte d'un bâton

    ŒDIPE - C'est trop bête !

     

     

    Dans ce deuxième texte, extrait d’une pièce de théâtre, l’histoire est plus développée que celle du texte antique : elle occupe en fait tout l’acte II. Le Sphinx n’est pas décrit de la même façon : au début de l’acte, il apparaît sous la forme d’une jeune fille inoffensive, puis il se métamorphose en monstre à griffes et ailes. Mais alors que le texte antique nous présente un Sphinx féroce qui tue toutes ses victimes, ici le Sphinx finit par se lasser de tuer.

    Dans l’antiquité, Œdipe apparaît comme un héros qui a vaincu le Sphinx sans l’aide de quiconque, alors que Cocteau nous donne une autre version, dans laquelle Œdipe rencontre une jeune fille qui lui donne d’elle-même la solution de l’énigme.

    Le dénouement est alors différent : dans l’antiquité, Œdipe part vainqueur, une fois le monstre vaincu, et l’histoire enchaîne sur son arrivée à Thèbes en libérateur. Cocteau au contraire imagine que le Sphinx est redevenu une femme criant sa haine et son désir de vengeance à cause de l’ingratitude d’Œdipe qui est parti sans aucun geste de remerciement ; le Sphinx devient alors Némésis, la déesse de la vengeance et Anubis prédit la suite mais sans expliciter ses allusions. De son côté, Œdipe prend la dépouille du Sphinx pour prouver sa victoire aux habitants de Thèbes, et il emporte le corps sur son épaule en se comparant à Hercule.

     

     

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    Galerie d'images

     

    Œdipe et le Sphinx
    Kylix attique à figures rouges
    470 av.JC
    Musées du Vatican - Musée grégorien étrusque

     

     

     

     

     

    Œdipe et le Sphinx
    Huile sur toile de François-Xavier Fabre
    1806-1808
    New York, Dahesh Museum of Art

     

     

     

     

     

     
    Œdipe explique l'énigme
    du Sphinx
    Huile sur toile
    de Jean-Dominique Ingres
    Salon de 1827
    Musée du Louvre

     

     


    Dylan P.-D. et Tom D.-C., 207