• Narcisse et Echo

       

     

    L'hstoire de Narcisse est l'une des plus célèbres de la mythologie grecque, en particulier à cause de l'analyse psychanalytique qu'en a faite le docteur Freud. Mais revenons aux sources.

     

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    Comparaison de textes

     

    Textes antiques

     

    Ovide - Métamorphoses, III, 370-510

    Le livre III des Métamorphoses, un long poème épique et mythologique du début du Ier s. apr. JC, est essentiellement consacré aux châtiments qu'ont subis des mortels, en particulier le prophète Tirésias. Celui-ci avait émis une parole ambiguë à propos du destin de Narcisse, ce qui donne à Ovide l'occasion de raconter comment le jeune garçon mourut.

    A seize ans, le jeune Narcisse a l'allure à la fois d'un enfant et d'un jeune homme : il fait tourner toutes les têtes, en particulier celle de la nymphe Echo, que la colère de Junon a condamnée à répéter sans cesse les dernières syllabes des mots qu'elle a entendus.

     

     

    Ergo ubi Narcissum per devia rura vagantem
    vidit et incaluit, sequitur vestigia furtim,
    quoque magis sequitur, flamma propiore calescit,
    non aliter quam cum summis circumlita taedis
    admotas rapiunt vivacia sulphura flammas.
    O quotiens voluit blandis accedere dictis
    et mollis adhibere preces ! natura repugnat
    nec sinit, incipiat, sed, quod sinit, illa parata est
    exspectare sonos, ad quos sua uerba remittat.
    Forte puer comitum seductus ab agmine fido
    dixerat : Ecquis adest ? et Adest responderat Echo.
    Hic stupet, utque aciem partes dimittit in omnis,
    Voce Veni ! magna clamat : vocat illa vocantem.
    Respicit et rursus nullo veniente Quid, inquit,
    me fugis ? et totidem, quot dixit, verba recepit.
    Perstat et alternae deceptus imagine vocis
    Huc coeamus, ait, nullique libentius umquam
    responsura sono coeamus rettulit Echo
    et verbis favet ipsa suis egressaque silva
    ibat, ut iniceret sperato bracchia collo ;
    ille fugit fugiensque Manus conplexibus aufer !
    ante ait emoriar, quam sit tibi copia nostri ;
    rettulit illa nihil nisi Sit tibi copia nostri !
    Spreta latet silvis pudibundaque frondibus ora
    protegit et solis ex illo vivit in antris ;
    sed tamen haeret amor crescitque dolore repulsae ;
    extenuant vigiles corpus miserabile curae
    adducitque cutem macies et in aera sucus
    corporis omnis abit ; vox tantum
                                   [atque ossa supersunt :
    vox manet, ossa ferunt lapidis traxisse figuram [...].



     

    A peine Narcisse, errant au fond des bois, a-t-il frappé ses regards, qu'elle s'enflamme et suit furtivement la trace de ses pas ; plus elle le suit, et plus son coeur s'embrase, pareil au soufre qui, répandu au bout d'une torche, attire soudainement la flamme qui l'approche. Que de fois elle voulut l'aborder d'une voix caressante et recourir aux douces prières ! Son destin lui oppose et lui défend de commencer ; mais du moins, puisque son destin le permet, elle s'apprête à recueillir les accents de Narcisse, et à lui répondre à son tour. Par hasard, séparé de ses fidèles compagnons, l'enfant s'écrie : « Y a-t-il quelqu'un près de moi ? - Moi », répond Echo. Immobile de surprise, il tourne ses regards de tous côtés. « Viens », dit-il à haute voix ; et la nymphe appelle celui qui l'appelait. Il se tourne, et comme personne ne venait, « Pourquoi me fuis-tu ? » dit-il, et son oreille recueille autant de paroles que sa bouche en a proféré. Abusé par cette voix qui reproduit la sienne : « Unissons-nous », reprend-il. A ces mots, les plus doux que sa bouche puisse redire, Echo répond : « Unissons-nous » ; et, s'enivrant de ses propres paroles, elle sort du bois et s'élance vers Narcisse, dans le doux espoir de le presser dans ses bras ; mais il fuit, et se dérobe par la fuite à ses embrassements. « Je veux mourir, dit-il, si je m'abandonne à tes désirs ». Echo ne redit que ces paroles : « Je m'abandonne à tes désirs ». La nymphe dédaignée s'enfonce dans les bois, et va cacher sa honte sous leur épais feuillage. Depuis ce temps elle habite les antres solitaires ; mais l'amour vit encore au fond de son coeur, et ne fait que s'accroître par la douleur des mépris de Narcisse. Les soucis vigilants épuisent et consument ses membres ; la maigreur dessèche ses attraits ; tout son sang s'évapore ; il ne lui reste que la voix et les os ; sa voix s'est conservée ; ses os ont pris, dit-on, la forme d'un rocher. Depuis ce jour, retirée dans les bois, elle ne paraît plus sur les montagnes, mais elle s'y fait entendre à tous ceux qui l'appellent : c'est un son qui vit en elle.

    [Un jour une des nymphes dédaignées lance sur Narcisse une malédiction : « Puisse-t-il aimer lui aussi et ne pas posséder l'objet de son amour ! »]

     

    Fons erat inlimis, nitidis argenteus undis,
    quem neque pastores neque pastae monte capellae
    contigerant aliudve pecus, quem nulla volucris
    nec fera turbarat nec lapsus ab arbore ramus ;
    gramen erat circa, quod proximus umor alebat,
    silvaque sole locum passura tepescere nullo.
    Hic puer et studio venandi lassus et aestu
    procubuit faciemque loci fontemque secutus,
    dumque sitim sedare cupit, sitis altera crevit,
    dumque bibit, visae correptus imagine formae
    spem sine corpore amat, corpus putat esse,
                                           [quod umbra est.
    Adstupet ipse sibi vultuque inmotus eodem
    haeret, ut e Pario formatum marmore signum
    spectat humi positus geminum, sua lumina, sidus
    et dignos Baccho, dignos et Apolline crines
    inpubesque genas et eburnea colla decusque
    oris et in niveo mixtum candore ruborem,
    cunctaque miratur, quibus est mirabilis ipse :
    se cupit inprudens et, qui probat, ipse probatur,
    dumque petit, petitur, pariterque accendit et ardet.
    Inrita fallaci quotiens dedit oscula fonti,
    in mediis quotiens visum captantia collum
    bracchia mersit aquis nec se deprendit in illis !
    Quid videat, nescit ; sed quod videt, uritur illo,
    atque oculos idem, qui decipit, incitat error.
    Credule, quid frustra simulacra fugacia captas ?
    quod petis, est nusquam ; quod amas,
                                          [avertere, perdes !
    Ista repercussae, quam cernis, imaginis umbra est :
    nil habet ista sui ; tecum venitque manetque ;
    tecum discedet, si tu discedere possis !

     

    Près de là une fontaine limpide roulait ses flots argentés : jamais les bergers ni les chèvres, venant de paître sur les montagnes, ni toute autre espèce de troupeaux ne s'y étaient désaltérés : jamais oiseau, ni bête sauvage, ni feuille tombée des arbres n'avait troublé sa pureté. Bordée d'un gazon que l'humidité du lieu entretenait toujours vert, l'ombre des arbres défendait la fraîcheur de ses ondes contre les feux du soleil. C'est là que Narcisse vient reposer ses membres épuisés par les fatigues de la chasse et par la chaleur : charme de la beauté du site et de la limpidité des eaux, il veut éteindre sa soif ; mais il sent naître dans sou coeur une soif plus dévorante encore. Tandis qu'il boit, épris de son image qu'il aperçoit dans l'onde, il prête un corps à l'ombre vaine qui le captive : en extase devant lui-même, il demeure, le visage immobile comme une statue de marbre de Paros. Etendu sur la rive, il contemple ses yeux aussi brillants que deux astres, sa chevelure, digne de Bacchus et d'Apollon, ses joues, ombragées d'un léger duvet, son cou d'ivoire, sa bouche gracieuse et son teint, où la blancheur de la neige se marie au plus vif incarnat : il admire les charmes qui le font admirer. Insensé ! c'est à lui-même qu'il adresse ses voeux ; il est lui-même, et l'amant et l'objet aimé, c'est lui-même qu'il recherche, et les feux qu'il allume, le consument lui-même ! Que de vains baisers il donne à cette onde trompeuse ! Que de fois il y plonge ses bras pour saisir la tête qu'il a vue, sans pouvoir embrasser son image ! Il ne sait ce qu'il voit, mais ce qu'il voit l'enflamme, et l'illusion qui trompe ses yeux irrite encore ses désirs. Trop crédule Narcisse, pourquoi t'obstiner à poursuivre un fantôme qui t'échappe sans cesse ? l'objet de tes désirs est une chimère ; l'objet de ton amour, tourne-toi, et tu le verras évanoui. L'image que tu vois, c'est ton ombre réfléchie dans les eaux ; sans consistance par elle-même, elle vient et demeure avec toi ; elle va s'éloigner avec toi, si tu peux t'éloigner de ces lieux.

    [Narcisse est désespéré de ne pouvoir atteindre l'objet de son amour.]

     

    Dixit et ad faciem rediit male sanus eandem
    et lacrimis turbavit aquas, obscuraque moto
    reddita forma lacu est ; quam cum vidisset abire,
    Quo refugis ? remane nec me, crudelis, amantem
    desere ! clamavit ; liceat, quod tangere non est,
    adspicere et misero praebere alimenta furori !
    Dumque dolet, summa vestem deduxit ab ora
    nudaque marmoreis percussit pectora palmis.
    Pectora traxerunt roseum percussa ruborem,
    non aliter quam poma solent, quae candida parte,
    parte rubent, aut ut uariis solet uva racemis
    ducere purpureum nondum matura colorem.
    Quae simul adspexit liquefacta rursus in unda,
    non tulit ulterius, sed ut intabescere flavae
    igne levi cerae matutinaeque pruinae
    sole tepente solent, sic attenuatus amore
    liquitur et tecto paulatim carpitur igni ;
    et neque jam color est mixto candore rubori,
    nec vigor et vires et quae modo visa placebant,
    nec corpus remanet, quondam quod amaverat Echo.
    Quae tamen ut vidit, quamvis irata memorque,
    indoluit, quotiensque puer miserabilis Eheu
    dixerat, haec resonis iterabat vocibus Eheu ;
    cumque suos manibus percusserat ille lacertos,
    haec quoque reddebat sonitum plangoris eundem.
    Ultima vox solitam fuit haec spectantis in undam
    Heu frustra dilecte puer ! totidemque remisit
    verba locus, dictoque vale Vale inquit et Echo.
    ille caput viridi fessum submisit in herba,
    lumina mors clausit domini mirantia formam :
    tum quoque se, postquam est inferna sede receptus,
    in Stygia spectabat aqua. Planxere sorores
    naides et sectos fratri posuere capillos,
    planxerunt dryades ; plangentibus adsonat Echo.
    Jamque rogum quassasque faces
                                            [feretrumque parabant :
    nusquam corpus erat ; croceum pro corpore florem
    inveniunt foliis medium cingentibus albis.
      Il dit, et dans son délire il revient considérer la même image ; ses larmes troublent la limpidité des eaux, et l'image s'efface dans leur cristal agité. Comme il la voit s'éloigner : «Où fuis-tu ? s'écrie Narcisse ; oh ! demeure, je t'en conjure : cruelle, n'abandonne pas ton amant. Ces traits que je ne puis toucher, laisse-moi les contempler, et ne refuse pas cet aliment à ma juste fureur». Au milieu de ses plaintes, il déchire ses vêtements ; de ses bras d'albâtre il meurtrit sa poitrine nue qui se colore, sous les coups, d'une rougeur légère ; elle parut alors comme les fruits qui, rouges d'un côté, présentent de l'autre une blancheur éblouissante, ou comme la grappe qui, commençant à mûrir, se nuance de l'éclat de la pourpre. Aussitôt que son image meurtrie a reparu dans l'onde redevenue limpide, il n'en peut soutenir la vue ; semblable à la cire dorée qui fond en présence de la flamme légère, ou bien au givre du matin qui s'écoule aux premiers rayons du soleil, il languit, desséché par l'amour, et s'éteint lentement, consumé par le feu secret qu'il nourrit dans son âme : déjà il a vu se faner les lis et les roses de son teint ; il a perdu ses forces et cet air de jeunesse qui le charmaient naguère ; ce n'est plus ce Narcisse qu'aima jadis Echo. Témoin de son malheur, la nymphe en eut pitié, bien qu'irritée par de pénibles souvenirs. Chaque fois que l'infortuné Narcisse s'écriait hélas ! la voix d'Echo répétait : hélas ! Lorsque de ses mains il frappait sa poitrine, elle faisait entendre un bruit pareil au bruit de ses coups. Les dernières paroles de Narcisse, en jetant selon sa coutume un regard dans l'onde, furent : «hélas ! vain objet de ma tendresse !» Les lieux d'alentour répètent ces paroles. Adieu, dit-il ; adieu, répond-elle. Il laisse retomber sa tête languissante sur le gazon fleuri, et la nuit ferme ses yeux encore épris de sa beauté : descendu au ténébreux séjour, il se mirait encore dans les eaux du Styx. Les naïades, ses soeurs, le pleurèrent, et coupèrent leurs cheveux pour les déposer sur sa tombe fraternelle ; les Dryades le pleurèrent aussi ;Echo redit leurs gémissements. Déjà le bûcher, les torches funèbres, le cercueil, tout est prêt ; mais on cherche vainement le corps de Narcisse : on ne trouve à sa place qu'une fleur jaune, couronnée de feuilles blanches au milieu de sa tige.

     

     

    Pausanias - Description de la Grèce, Livre IX, Chap.XXXI, 7-9

    Pausanias est un géographe et voyageur du IIe s. apr.JC. Il a écrit une monumentale Description de la Grèce, très précieuse pour nous puisqu'elle décrit des lieux aujourd'hui disparus et qu'elle compile des légendes locales intéressantes pour leurs variantes. L'esprit critique de Pausanias le conduit à rechercher celles qui lui semblent les plus pertinentes et rationnelles.

     

    ἐπὶ δὲ ἄκρᾳ τῇ κορυφῇ τοῦ Ἑλικῶνος ποταμὸς οὐ μέγας ἐστὶν ὁ Λάμος. Θεσπιέων δὲ ἐν τῇ γῇ Δονακών ἐστιν ὀνομαζόμενος· ἐνταῦθά ἐστι Ναρκίσσου πηγή, καὶ τὸν Νάρκισσον ἰδεῖν ἐς τοῦτο τὸ ὕδωρ φασίν, οὐ συνέντα δὲ ὅτι ἑώρα σκιὰν τὴν ἑαυτοῦ λαθεῖν τε αὐτὸν ἐρασθέντα αὑτοῦ καὶ ὑπὸ τοῦ ἔρωτος ἐπὶ τῇ πηγῇ οἱ συμβῆναι τὴν τελευτήν. Τοῦτο μὲν δὴ παντάπασιν εὔηθες, ἡλικίας ἤδη τινὰ ἐς τοσοῦτο ἥκοντα ὡς ὑπὸ ἔρωτος ἁλίσκεσθαι μηδὲ ὁποῖόν τι ἄνθρωπος καὶ ὁποῖόν τι ἀνθρώπου σκιὰ διαγνῶναι· (8) ἔχει δὲ καὶ ἕτερος ἐς αὐτὸν λόγος, ἧσσον μὲν τοῦ προτέρου γνώριμος, λεγόμενος δὲ καὶ οὗτος, ἀδελφὴν γενέσθαι Ναρκίσσῳ δίδυμον, τά τε ἄλλα ἐς ἅπαν ὅμοιον τὸ εἶδος καὶ ἀμφοτέροις ὡσαύτως κόμην εἶναι καὶ ἐσθῆτα ἐοικυῖαν αὐτοὺς ἐνδύεσθαι καὶ δὴ καὶ ἐπὶ θήραν ἰέναι μετὰ ἀλλήλων· Νάρκισσον δὲ ἐρασθῆναι τῆς ἀδελφῆς, καὶ ὡς ἀπέθανεν ἡ παῖς, φοιτῶντα ἐπὶ τὴν πηγὴν συνιέναι μὲν ὅτι τὴν ἑαυτοῦ σκιὰν ἑώρα, εἶναι δέ οἱ καὶ συνιέντι ῥᾳστώνην τοῦ ἔρωτος ἅτε οὐχ ἑαυτοῦ σκιὰν δοξάζοντι ἀλλὰ εἰκόνα ὁρᾶν τῆς ἀδελφῆς. (9) Νάρκισσον δὲ ἄνθος ἡ γῆ καὶ πρότερον ἔφυεν ἐμοὶ δοκεῖν, εἰ τοῖς Πάμφω τεκμαίρεσθαι χρή τι ἡμᾶς ἔπεσι· γεγονὼς γὰρ πολλοῖς πρότερον ἔτεσιν ἢ Νάρκισσος ὁ Θεσπιεὺς Κόρην τὴν Δήμητρός φησιν ἁρπασθῆναι παίζουσαν καὶ ἄνθη συλλέγουσαν, ἁρπασθῆναι δὲ οὐκ ἴοις ἀπατηθεῖσαν ἀλλὰ ναρκίσσοις.

     

    Le Lamos, fleuve peu considérable, a sa source au haut du mont Hélicon ; et du côté de Thespies, il y a un lieu nommé Donacon, où l'on voit la fontaine de Narcisse, célèbre par une aventure fort extraordinaire. Ce Narcisse, à ce que l'on dit, se mirait sans cesse dedans, et ne comprenant pas que ce qu'il voyait n'était autre chose que son ombre, devenu amoureux de sa propre personne sans le savoir, il se laissa consumer d'amour et de désirs sur le bord de cette fontaine. Mais c'est un conte qui me paraît peu vraisemblable. Quelle apparence qu'un homme soit assez privé de sens pour être épris de lui-même, comme on l'est d'un autre, et qu'il ne sache pas distinguer l'ombre d'avec le corps ? (8) Aussi y a-t-il une autre tradition, moins connue à la vérité, mais qui a pourtant ses partisans et ses auteurs. On dit que Narcisse avait une sœur jumelle qui lui ressemblait parfaitement ; c'était même air de visage, même chevelure, souvent même ils s'habillaient l'un comme l'autre, et chassaient ensemble. Narcisse devint amoureux de sa sœur, mais il eut le malheur de la perdre. Après ce douloureux événement, livré à la mélancolie, il venait sur le bord d'une fontaine, dont l'eau était comme un miroir, où il prenait plaisir à se contempler, non qu'il ne sût bien que c'était son ombre qu'il voyait, mais en la voyant il croyait voir sa sœur, et c'était une consolation pour lui. Voilà comme le fait est raconté par d'autres. (9) Quant à ces fleurs, que l'on appelle des narcisses, si l'on en croit Pamphus, elles sont plus anciennes que cette aventure: car longtemps avant que Narcisse le Thespien fût né, ce poète a écrit que la fille de Cérès cueillait des fleurs dans une prairie, lorsqu'elle fut enlevée par Pluton; et selon Pamphus, les fleurs qu'elle cueillait, et dont Pluton se servit pour la tromper, c'était des narcisses et non des violettes.

     

     

    Salvador Dali - La Métamorphose de Narcisse, 1936

     

     

    Ce texte est un poème paranoïaque, suivant la « méthode paranoïaque » inventée par Dali : elle consiste en «une méthode spontanée de connaissance irrationnelle, basée sur l’objectivation critique et systématique des associations et interprétations délirantes». Il accompagne le tableau de Dali du même titre et en constitue un commentaire.

     

    Dali répond ici à deux pêcheurs de Port Lligat qui viennent d'avoir cet échange :

    PREMIER PÊCHEUR DE PORT LLIGAT. – Qu’est‐ce qu’il a ce garçon à se regarder toute la journée dans sa glace ?

    SECOND PÊCHEUR. – Si tu veux que je te le dise (baissant la voix) : il a un oignon dans la tête. « Oignon dans la tête », en catalan, correspond exactement à la notion psychanalytique de « complexe ».

     

    Si l’on a un oignon dans la tête, celle‐ci peut fleurir d’un moment à l’autre, Narcisse !
    Sous la déchirure du nuage noir qui s’éloigne
    la balance invisible du printemps
    oscille
    dans le ciel neuf d’Avril.
    Sur la plus haute montagne,
    le dieu de la neige,
    sa tête éblouissante penchée sur l’espace vertigineux
    des reflets,
    se met à fondre de désir
    dans les cataractes verticales du dégel
    s’anéantissant bruyamment parmi les cris excrémentiels
    des minéraux
    ou
    entre lessilences des mousses,
    vers le miroir lointain du lac
    dans lequel,
    les voiles de l’hiver disparus,
    il vient de découvrir
    l’éclair fulgurant
    de son image exacte.
    On dirait qu’avec la perte de sa divinité le haut plateau
    tout entier
    se vide,
    descend et s’écroule
    parmi la solitude et le silence inguérissable des oxydes
    de fer
    pendant que son poids mort
    soulève tout entier,
    grouillant et apothéotique,
    leplateau de la plaine
    où percent déjà vers le ciel
    les jets d’eau artésiens de l’herbe
    et que montent,
    droites,
    tendres
    et dures,
    les innombrables lances florales
    des armées assourdissantes de la germination
    des narcisses.

     

     

     

    Ces trois textes évoquent l'histoire de Narcisse, mais avec des différences importantes :

    • Ovide raconte une histoire très poétique qui recourt largement au registre merveilleux mais peut aussi constituer une preuve de plus de la folie qui peut frapper les hommes. Le jeune Narcisse, qui s'occupait trop de lui-même et pas assez des autres, a subi un châtiment équivalent aux torts qu'il causait à toutes les nymphes qu'il négligeait : il a lui aussi connu les affres d'un amour sans retour.

    • Pausanias, de son côté, réfléchit sur les légendes qu'il a entendues, et applique son esprit critique en démontrant le caractère invraisemblable de cette histoire : « Quelle apparence qu'un homme soit assez privé de sens pour être épris de lui-même, comme on l'est d'un autre, et qu'il ne sache pas distinguer l'ombre d'avec le corps ? » Il cherche donc une explication rationnelle, en supposant que Narcisse tomba amoureux de sa sœur, ce qui peut au moins justifier le thème de la gémellité.

    • Quant à Dali, il apporte une dimension surréaliste à son tableau et son poème, afin de parler d’un complexe psychanalytique, le narcissime.

    Nous avons préféré le mythe d’Ovide, car il constitue la version originale, celle qui a inspiré par la suite d’autres auteurs et artistes jusqu'à aujourd’hui.

     

     

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    Iconographie

     

    Le mythe de Narcisse a beaucoup inspiré les artistes depuis l'antiquité, en particulier dans le domaine de la peinture et de la sculpture, signe que sa complexité est une grande source d'inspiration à toutes les époques.

     

     
    Narcisse
    Fresque décorant
    les murs d'un atrium
    avant 79 apr.JC
    Via del Vesuvio, Pompei

     

    Cette fresque découverte en février 2019 dans une riche demeure pompéienne représente Narcisse étendu au bord d’un bassin à moitié nu, légèrement recouvert par un manteau rouge. Nous pouvons voir derrière lui une silhouette ailée qui pourrait être celle d'Éros. Un chien mordille son manteau, mais Narcisse est tellement absorbé par la contemplation de sa propre image qu'il n'y prête pas attention.

     

     

    Puteal de Narcisse
    Puits en marbre trouvé à Ostie
    IIe s. apr. JC
    Metropolitan Museum of Art
    New York

     

     

    Cette tête de puits est luxueusement décorée de bas-reliefs représentant Narcisse et Écho entourés par de la végétation. A l'arrière, l'artiste a complété cette histoire avec celle d’Hylas, un héros grec enlevé par des nymphes dans le pays de Mysie. Ce bas-relief est représentatif de la virtuosité des sculpteurs à l'époque antonine, et de leur capacité à transformer un objet utilitaire en véritable œuvre d'art.

           

     

     

     

    Narcisse se mirant dans la fontaine
    Tapisserie de mille fleurs en laine et soie
    1500
    Museum of Fine Arts - Boston

     

     

     

     

    Cette tapisserie médiévale française, produite au début de la Renaissance, représente Narcisse admirant son reflet dans l’eau d’une fontaine. Tout autour, le décor de mille fleurs abonde en plantes et animaux divers comme des lapins, un furet ou encore un héron, ce qui produit un effet très décoratif, avec un beau contraste de couleurs.

    Cette représentation est assez originale car le reflet de Narcisse est bien apparent. Narcisse porte de riches vêtements à la mode de son temps, ce qui est systématique à cette époque : les mythes sont intemporels et les artistes n'ont pas l'idée de reconstituer l'époque à laquelle ils sont apparus, ce qui dans le cas de Narcisse serait d'ailleurs impossible.

     

     

    Narcisse
    Huile sur toile du Caravage
    1597-99
    Galleria Nazionale d'Arte Antica, Rome

     

     

     

     

    Cette peinture du Caravage appartient au mouvement baroque et se caractérise par un clair-obscur dramatique très prononcé. Narcisse se contemple dans l’eau, à genoux, et son reflet inversé produit une parfaite symétrie, dans une composition circulaire dont son genou constitue le point central.

    Comme sur la tapisserie médiévale, Narcisse porte ici des vêtements de son temps : Caravage représente ici un Narcisse contemporain et invite son spectateur à s'interroger à son tour sur son rapport avec les apparences, les reflets et la réalité du monde.

     

     

    Echo et Narcisse
    Huile sur toile de Nicolas Poussin
    1627
    Musée du Louvre

     

     

     

     

    Contrairement au tableau très contrasté du Caravage, celui-ci de Poussin est classique : les trois personnages sont calmement disposés dans un décor paradisiaque, très lumineux.

    A l'arrière-plan, la nymphe Écho, assise sur un rocher, et le petit Éros qui l'a frappée de ses flèches observent Narcisse, étendu au bord d'une flaque d'eau que l'on devine à peine. Le jeune homme est peut-être déjà mort : en tout cas, de ses cheveux jaillissent les petites fleurs jaunes auxquelles il a donné son nom. Mais la scène est paisible, sans caractère pathétique. L'harmonie entre les humains et la nature est idyllique.

     

     

    Echo et Narcisse
    Huile sur toile de John William Waterhouse
    1903
    Walter Art Gallery - Liverpool

     

     

     

     

     

    Waterhouse appartient au mouvement préraphaélite (mouvement qui a pour ambition de revenir à la peinture italienne du XVe siècle). Un de ses thèmes privilégiés est l'amour non partagé et la frustration qu'il entraîne.

    C'est le cas dans ce tableau : Narcisse, totalement absorbé par son propre reflet, ne s'aperçoit pas à quel point Echo, fort légèrement vêtue, est désirable. Elle l'observe de la rive voisine et la peine se lit dans son regard : elle est amoureuse de lui mais Narcisse est amoureux de lui-même.

    Sur le bord du ruisseau sont disposées de petites fleurs jaunes, des narcisses, qui annoncent la métamorphose qui se prépare.

     

     

    Métamorphose de Narcisse
    Huile sur toile de Salvador Dali
    1937
    Tate modern, Londres

     

     

     

     

     

    La première chose que nous remarquons en découvrant cette œuvre très étrange, c'est dans la moitié gauche une forme plus ou moins humaine penchée vers une étendue d'eau très calme, qui lui renvoie son image en miroir ; et à droite une main sortant du lac et tenant du bout des doigts un œuf duquel sort une fleur : un narcisse.

    A l'arrière plan, un groupe de personnes nues semblant danser au pied d’une montagne. Il peut s'agir de toutes les personnes tombées amoureuses de Narcisse avant sa métamorphose. Au sein de cette montagne se trouve une grotte, qui rappelle le mythe d'Echo, partie se réfugier dans une grotte après avoir été rejetée par Narcisse.

    Ce qui est très marquant aussi dans cette œuvre, c’est le contraste entre la partie gauche du tableau, dans des couleurs chaudes, orangées, et celle de droite qui a des teintes plus douces, froides, bleues ou grises. La vie de Narcisse semble chaude, colorée, tandis que sa mort et sa métamorphose sont plus froides.

    Ce tableau de Dali semble littéralement truffé de petits détails rappelant le mythe de Narcisse, mais fait également écho à sa vie ainsi qu’à la théorie freudienne du « complexe de Narcisse », qui tient ici une place importante. Mais il faudrait être spécialistes de la peinture surréaliste et de celle de Dali pour pouvoir comprendre une œuvre aussi complexe.

     

     


    Léna P. et Bastien C., 207