• Minerve et Arachné (2)

       

     

     

    Comparaison de textes

     

    Texte antique

    Ovide, Les Métamorphoses, VI, 7-145 - Début du Ier siècle apr.JC

     

    Pour des raisons de longueur, le texte d’Ovide sera résumé et ne sera cité in extenso qu'à partir du duel qui oppose Arachné à Pallas

    Arachné, une jeune Lydienne de modeste naissance, s'est acquis, par son art de travailler la laine, une si grande réputation que Minerve en prend ombrage et décide de châtier cette rivale, qui prétend ne devoir son talent qu'à elle-même, refusant d'y reconnaître le patronage de Minerve. (6, 1-25)

     

     

    Ovide moralisé - Ms Français 137, fol.73v - 1470-1480 - BnF

     

    Déguisée en vieille femme, Minerve conseille à la jeune fille d'implorer le pardon de la déesse. Arachné rabroue vertement la vieille et s'obstine, en suggérant un concours qui les départagerait, Minerve et elle. Quittant alors son apparence de vieille femme, la déesse accepte l'épreuve (6, 26-52). Aussitôt deux métiers sont dressés et les deux artistes se mettent à tisser. (6, 53-69)

     

     

     Ovide moralisé - Ms Arsenal 5069, fol. 77v - 1301-1325 - BnF

     

     

    Maeonis elusam designat imagine tauri   La Méonienne représente, trompée par l'image d'un taureau,
    Europam ; verum taurum, freta vera putares.   Europe : on aurait dit un vrai taureau et de vrais flots.
    Ipsa videbatur terras spectare relictas   La jeune fille avait l'air de regarder les terres qu'elle quittait,
    et comites clamare suas tactumque vereri   d'appeler à grands cris ses compagnes et de redouter le contact
    adsilientis aquae timidasque reducere plantas.   de l'eau qui l'assaillait, car elle relevait peureusement les pieds.
    Fecit et Asterien aquila luctante teneri,   Elle représenta aussi Astérié dans les serres d'un aigle impétueux,
    fecit olorinis Ledam recubare sub alis ;   elle représenta Léda couchée sous les ailes d'un cygne.
    addidit, ut satyri celatus imagine pulchram   Elle ajouta une scène montrant, sous les traits d'un satyre,
    Juppiter inplerit gemino Nycteida fetu,   Jupiter engrossant de jumeaux la belle Nyctéide,
    Amphitryon fuerit, cum te, Tirynthia, cepit,   et comment il devint Amphitryon, lorsqu'il te séduisit, reine de Tirynthe,
    aureus ut Danaen, Asopida luserit ignis,   comment il abusa, mué en or, de Danaé, mué en flamme, de l'Asopide
    Mnemosynen pastor, uarius Deoida serpens   en berger de Mnémosyne, en serpent tacheté, de la fille de Déo.
    Te quoque mutatum torvo, Neptune, juvenco   Toi aussi, Neptune, elle te plaça, transformé en jeune taureau farouche,
    virgine in Aeolia posuit ; tu visus Enipeus   sur la fille d'Éole. Sous les traits d'Énipée, tu engendres
    gignis Aloidas, aries Bisaltida fallis ;   les Aloïdes ; en bélier, tu abuses la fille de Bisaltès.
    et te flava comas frugum mitissima mater   La blonde déesse, la très douce mère des fruits de la terre,
    sensit equum, sensit volucrem crinita colubris   te connut cheval ; elle te connut oiseau, la mère du cheval ailé,
    mater equi volucris, sensit delphina Melantho.   avec sa crinière de serpents, et Mélantho te connut dauphin.
    Omnibus his faciemque suam faciemque locorum   Arachné rendit à tous ces personnages leur apparence propre
    reddidit. Est illic agrestis imagine Phoebus,   et celle de leurs lieux de vie. On y voit Phébus sous des traits campagnards,
    utque modo accipitris pennas, modo terga leonis   revêtu tantôt d'ailes d'épervier, tantôt d'une peau de lion,
    gesserit, ut pastor Macareida luserit Issen,   puis en berger, qui s'est joué de Issé, la fille de Macarée.
    Liber ut Erigonen falsa deceperit uva,   On voit comment Liber a trompé Érigoné avec du faux raisin,
    ut Saturnus equo geminum Chirona crearit.   comment Saturne, en cheval, a créé Chiron à la double nature.
    Vltima pars telae, tenui circumdata limbo,   La dernière partie de la toile est entourée d'une fine bordure
    nexilibus flores hederis habet intertextos.   de fleurs mêlées à des rameaux de lierre entrelacés.

     

     

    Ovide moralisé - Ms Rouen 04, fol.157 - Bibliothèque municipale de Rouen

     

     

    Non illud Pallas, non illud carpere livor
     
    Ni Pallas ni l'envie ne pourraient rien reprendre
    possit opus : doluit successu flava virago à ce travail : la blonde guerrière souffrit de cette réussite,
    et rupit pictas, caelestia crimina, vestes, déchira la tapisserie qui dépeignait les crimes des dieux,
    utque Cytoriaco radium de monte tenebat, et, comme elle tenait en main une navette en bois du mont Cytore,
    ter quater Idmoniae frontem percussit Arachnes. à trois, à quatre reprises, elle en frappa le front d'Arachné, fille d'Idmon.
    Non tulit infelix laqueoque animosa ligavit La malheureuse ne supporta pas cet outrage et, hors d'elle,
    guttura. Pendentem Pallas miserata levavit se noua un fil autour de la gorge. Elle était suspendue,
    atque ita : « vive quidem, pende tamen,
                                             [inproba, dixit
    et Pallas apitoyée la souleva : « Reste vivante, scélérate,
    lexque eadem poenae, ne sis secura futuri, mais toutefois pendue, et, pour t'éviter de compter sur l'avenir,
    dicta tuo generi serisque nepotibus esto ! » j'impose la même peine à ta race et à tes lointains descendants ! »
    Post ea discedens sucis Hecateidos herbae Après cela, en s'éloignant, elle l'aspergea de sucs extraits
    sparsit et extemplo tristi medicamine tactae d'une herbe d'Hécate. Aussitôt touchés par le funeste poison,
    defluxere comae, cum quis et naris et aures, les cheveux d'Arachné tombent ainsi que son nez et ses oreilles ;
    fitque caput minimum, toto quoque corpore
                                                    [parva est ;
    puis sa tête devient minuscule, tout son corps aussi rapetisse ;
    in latere exiles digiti pro cruribus haerent, des doigts ténus, à la place des jambes, s'attachent à ses flancs,
    cetera venter habet ; de quo tamen illa remittit et son ventre forme le reste ; c'est de là qu'elle produit du fil
    stamen et antiquas exercet aranea telas. et que, devenue araignée, elle s'applique à ses toiles de jadis.

     

     

     

     

    Texte médiéval

    Boccace - De Cleres et Nobles Femmes
    XVIII. De Aragne colophonia muliere

    Le De mulieribus claris, traduit en moyen français par Des Cleres et Nobles Femmes et en français par Des Dames de Renom, est un ensemble de 106 biographies de femmes légendaires et historiques composé par Giovanni Boccace et publié en 1374. Sa perspective est explicitement moralisatrice : il s'agit pour lui d'encourager les femmes à la vertu et de stigmatiser leurs vices.

       
    Ms FR 599, fol.17v - 1488-1496 - BnF

     

     

     

    Aragnes, asyatica atque plebeia femina, Ydmonii, colophonii lanarum tinctoris, fuit filia. Que, quanquam origine minus clara fuerit, non nullis tamen meritis extollenda est. Asserunt quidem veteres lini usum eius fuisse inventum eamque primam retia excogitasse, aucupatoria seu piscatoria fuerine. incertum. Et cum eius filius, cui Closter nomen fuit, fusos lanificio aptos reperisset, arbitrantur quidam hanc texture artis principatum evo suo tenuisse, tanque circa hanc grandis ingenii, ut digitis filisque et spatula et aliis tali offitio oportunis id egisse quod pictor peregisset pinniculo : non equidem in muliere spernendum offitium.   Arachné, une asiatique de basse extraction, était la fille d'Idmon de Colophon, un teinturier spécialisé dans la laine. Bien que d'origine modeste, elle mérite d'être distinguée pour plusieurs qualités. Les Anciens affirment en effet qu'elle découvrit l'usage du lin et imagina la première le principe du filet, de pêche ou de chasse aux oiseaux, on ne sait. Et comme son fils, du nom de Closter, avait inventé le fuseau pour le travail de la laine, certains pensent qu'elle fut le meilleur tisserand de son temps et d'un tel génie dans cet art qu'avec ses doigts, les fils, la navette et d'autres instruments du même genre, elle était capable de faire la même chose qu'un peintre avec son pinceau : un tel talent, chez une femme, est loin de mériter le mépris.
    Sane dum non solum Ypheis, quo habitans textrinam habebat, sed ubique se fama celebrem audiret, adeo elata est ut ausa sit adversus Palladem, huius artis repertricem, certamen inire; et cum superari equo animo ferre non posset, induto laqueo vis tam finivit.   Mais comme elle entendait que l'on chantait ses louanges non seulement à Hypaepa, où elle habitait et avait son atelier, mais un peu partout, elle en conçut assez de fierté pour oser lancer un défi à Pallas, l'inventeur de cet art ; incapable de supporter de se voir surpassée elle se pendit.
    Ex quo locus fingentibus datus est; nam cum nomine et exercitio aranea vermis cum Aragne conveniat et filo pendeat, ut ipsa pependit laqueo, Aragnem miseratione deorum in araneam versam dixere et assidua cura pristino vacare servitio.  Alii vero dicunt quod, esto laqueum induerit moritura, non tamen mortuam, adiutorio interveniente suorum; sed, artificio posito, dolore vacasse.   Cela donna donna lieu à plusieurs contes ; comme son nom et son art faisaient penser à une araignée, qui se pend à un fil, et comme elle-même se pendit à une corde, on prétendit que les dieux, pris de pitié, l'avaient changée en araignée et qu'elle se livrait sans trêve à son ancienne occupation. Selon d'autres, bien qu'elle se fût passé la corde pour se pendre, elle ne mourut pas, grâce à l'intervention des siens, mais renonça à son art et s'abandonna à la douleur.
    Nunc autem si quis est, obsecro, qui se credat in aliquo anteire ceteros, dicat - dicat, si libet, Aragnes ipsa - an celum vertere et in se dignitates omnes trahere potuisse arbitretur, aut potius ipsum Deum, rerum satorem omnium, precibus et meritis sic in se benignum fecisse potuerit ut, adaperto munificentie sue sinu, in illam gratias effundere cunctas coegerit, omissis ceteris. Sed quid quero ? Sic hec arbitrata videtur: stultissimum hercle. Vertit eterna lege natura celum et apta rebus variis ingenia cunctis prebet. Hec pront ocio atque desidia torpentia fiunt, sic studiis et exercitio luculenta et maximarum rerum capacia; et, eadem inpellente natura, in rerum omnium notitiam desiderio vehimur, esto non eadem solertia vel fortuna.   S'il se trouve quelqu'un, à présent, pour avoir de lui-même une idée assez haute, qu'il dise, je l'en prie (et qu'Arachné le dise elle-même, si elle le veut !) si elle pensait pouvoir troubler les cieux et s'attirer tous les honneurs, ou plutôt pouvoir par ses prières et ses mérites, s'attirer la bienveillance de Dieu lui-même, Créateur de toutes choses, au point que, lui ouvrant les trésors de Sa générosité, Il fût contraint de déverser Ses grâces sur elle, à l'exception de toutes les autres. Mais pourquoi poser la question ? C'est là ce qu'elle semble avoir pensé : idée vraiment folle. La nature fait tourner les cieux selon une loi immuable et produit des talents adaptés à tout. Le loisir et la paresse endorment ces talents, l'étude et l'exercice leur donnent de l'éclat et les rendent capables des plus grandes choses ; et sous l'impulsion de cette même nature, nous sommes tous emportés par le désir de connaissance, bien qu'avec une habileté et une réussite variables.
    Et, si sic est, quid obstat quin multi possint eadem in re pares effici ? Et ob id quenquam se solum existimare, inter tam innumerabilem mortalium multitudinem, cursu prevalere ceteris ad gloriam, stolide mentis est. Optarem quippe ut Aragnes unica in hoc nobis esset ridiculum, cum sint innumeri tanta laqueati dementia qui, dum se in precipitium stolide presumptionis efferunt, Aragnem minus ridendam faciunt.   Et s'il en est ainsi, qu'est-ce qui empêche que beaucoup connaissent le même succès dans le même domaine ? Estimer, par conséquent que l'on peut, soi seul, parmi un nombre infini de mortels, devancer tout le monde dans la course à la gloire, cela est stupide. Je souhaiterais qu'Arachné eût été seule à se ridiculiser ainsi, à nos yeux, mais comme innombrables sont ceux qui sont pris au piège d'une telle folie, en se jetant stupidement dans le gouffre de la présomption, ils rendent Arachné moins risible.

     

     
    Ms Français 598, fol.29 - 1403 - BnF

     

     

    Commentaire

    Ces deux textes, bien qu'écrits tous deux en latin et relatant la même histoire, appartiennent à des époques et des cultures différentes et n'ont de ce fait pas la même visée.

    Nous avons d’un côté un texte antique écrit par Ovide et intégré dans un très long poème épique et mythologique : notre extrait consiste en un long récit tout entier consacré à Arachné et décrivant en détail les tapisseries tissées par les deux rivales, avant d'expliquer pourquoi et comment la jeune Arachné a été métamorphosée en araignée : il s'agit donc en particulier d'un mythe étiologique.

    Des siècles plus tard, Giovanni Boccace écrit à son tour un recueil de biographies de femmes dont les premières sont des personnages antiques légendaires : Arachné est la 18e. Quoique nous soyons au XIVe siècle et dans une culture chrétienne, la langue des lettrés est encore le latin, ce qui explique que le texte original soit en latin mais en prose, à la différence d'Ovide. Une deuxième différence frappante est que le texte de Boccace est bien plus court que celui d'Ovide, et se structure en trois parties :

    • une première dans laquelle il nous raconte l’histoire d’Arachné mais sans du tout décrire les deux tapisseries tissées dans le concours entre Pallas et Arachné.La question esthétique ne l'intéresse manifestement pas.
    • une deuxième dans laquelle il explique que ce mythe a donné naissance à de nombreux contes dont on peut trouver bien des versions. A la différence des adaptateurs d'Ovide au Moyen Âge, qui reprennent sans le discuter l'épisode de la métamorphose, Boccace prend ses distances avec ce merveilleux païen ; en écrivant : « on prétendit que les dieux, pris de pitié, l'avaient changée en araignée », il indique qu'il ne prend pas cette histoire à son compte, parce que manifestement il n'y croit pas. Cette différence se remarque dans les enluminures : tandis que celles de l'Ovide moralisé détaillent de manière pittoresque la métamorphose d'Arachné, celle du ms Français 598 de Boccace montre une femme pendue, habillée d'habits de la fin du XIVe siècle, et qui n'a rien d'une araignée.
    • et enfin Boccace ajoute à la fin de son texte une morale dans laquelle il explique que l’être humain est trop présomptueux et que c’est stupide de se croire supérieur à tous les autres mortels. Ce dernier point fait ressembler le texte de Boccace à une fable qui concerne tout le monde, puisqu'il conclut par une généralisation : « Je souhaiterais qu'Arachné eût été seule à se ridiculiser ainsi, à nos yeux, mais comme innombrables sont ceux qui sont pris au piège d'une telle folie, en se jetant stupidement dans le gouffre de la présomption, ils rendent Arachné moins risible. » C'est le signe qu'il considère l'histoire d'Arachné comme un exemple à l'appui de sa thèse, mais que son recueil d'histoires a une portée argumentative dont l'enjeu n'est ni étiologique ni distrayant, mais essentiellement moralisateur.

     

     

     

     Ovide moralisé - Ms Français 137, fol. 75v - 1470-1480 - BnF

      

     


    Axel V.-F. et Mathias C., 207