• Maître et disciple dans Candide de Voltaire

     

    Le Nom De La Rose est un film réalisé par Jean-Jacques Annaud en 1986 d'après un roman d'Umberto Eco ; ses personnages principaux sont Guillaume et Adso. Tous deux ont une relation de maître et de disciple, tout comme Pangloss et Candide, les deux personnages principaux du conte philosophique de Voltaire, Candide, publié en 1759. Dans quelle mesure les deux couples ont-ils une relation comparable ? Nous étudierons d'abord Guillaume et Adso, puis Pangloss et Candide, avant de comparer ces deux couples.

     

    1. Guillaume et Adso dans Le Nom de la Rose

    Guillaume de Baskerville est le maître d’Adso, qui est donc son disciple. En effet, Guillaume enseigne à Adso ce que lui-même a appris auparavant. Ils sont réunis car le père d'Adso, le baron de Melk, a confié son enfant à Guillaume pour son apprentissage. Les deux hommes se connaissent donc depuis longtemps, et même si Guillaume est supérieur à Adso, ils entretiennent une relation très fusionnelle. On peut même dire qu’ils sont amis, comme le déclare Guillaume de Baskerville dans un passage du film :

     

    Adso

    Voulez-vous entendre ma confession ?

    Frère Guillaume

    À vrai dire, je préférerais que tu me parles d’abord comme à un ami.

     

     

     Adso regardant son maître travailler

     

    L’apprentissage d’Adso lui permet d’en savoir plus sur la religion catholique, et plus particulièrement sur l’ordre franciscain. De plus, l’enquête menée par Guillaume avec l’aide de son disciple permet à Adso de développer sa logique et ses talents d’enquêteur.

     

    2. Pangloss et Candide dans Candide de Voltaire

    Dans le conte de Voltaire, Candide, le héros éponyme et Pangloss, l'un des personnages principaux, ont eux aussi une relation de maître à disciple. En effet, Pangloss, le précepteur de Candide, est un philosophe qui lui enseigne la philosophie optimiste, qui consiste non seulement à voir la vie du bon côté et donc le verre à moitié plein, mais aussi à se satisfaire de la présence du Mal sur terre parce que Dieu doit avoir une bonne raison de l'autoriser.

     

    Pangloss enseignait la métaphysico-théologo-cosmolonigologie. Il prouvait admirablement qu'il n'y a point d'effet sans cause, et que, dans ce meilleur des mondes possibles, le château de monseigneur le baron était le plus beau des châteaux et madame la meilleure des baronnes possibles.

     

     

    Dans un premier temps, les leçons de Pangloss intoxiquent Candide, incapable d'avoir sa propre réflexion.

    Candide écoutait attentivement, et croyait innocemment ; car il trouvait Mlle Cunégonde extrêmement belle, quoiqu'il ne prît jamais la hardiesse de le lui dire. Il concluait qu'après le bonheur d'être né baron de Thunder-ten-tronckh, le second degré de bonheur était d'être Mlle Cunégonde ; le troisième, de la voir tous les jours ; et le quatrième, d'entendre maître Pangloss, le plus grand philosophe de la province, et par conséquent de toute la terre.

     

    Mais à partir du moment où il est chassé du château de Thunder-Ten-Tronckh, au fur et à mesure du conte, on s'aperçoit que Candide acquiert sa propre vision du monde. Ainsi, il va faire face à différentes épreuves et se rend compte qu'il ne vit pas dans le meilleur des mondes possibles. De plus quand il  rencontre Martin, un philosophe pessimiste qui est donc le contraire de Pangloss, il est conduit à rééquilibrer tout ce qu'il pensait jusque là. Sa vision du monde se différencie donc de plus en plus de celle de son maître, entre autres à cause de son épopée et de ses rencontres.

     

    Les expériences qui le font mûrir progressivement sont tout d'abord son expulsion du château, après qu'il a embrassé Cunégonde. Ensuite, sa seconde expérience est celle des Bulgares, quand il est recruté de force et découvre les horreurs de la guerre. Il rencontre Jacques, qui a une vision pessimiste du monde, ce qui lui permet de juger les choses différemment. Ensuite il retrouve Pangloss et apprend la destruction du château, la mort et le viol de Cunégonde ; de plus, lorsqu'il retrouve son maître, celui-ci est gravement mutilé par la vérole. Ensuite Candide voit Jacques se noyer lors du naufrage de leur bateau. Quand ils arrivent finalement au Portugal, il découvre les ravages d'un tremblement de terre et les horreurs de l'Inquisition : arrêté avec Pangloss, il est condamné pour un autodafé, flagellé, et son maître est pendu. Candide retrouve alors Cunégonde, qui finalement n'était pas morte, mais elle a réellement été violée. Il tue successivement le Juif et le grand Inquisiteur pour la sauver. Puis il s'enfuit en Amérique du sud avec elle et la vieille, mais Cunégonde doit les quitter, car elle est convoitée par le gouverneur, ce qui est un abus de pouvoir. Candide part donc avec son valet Cacambo chez les Jésuites et s'aperçoit que le supérieur est le frère de sa bien-aimée qu'il croyait morte, il le tue alors par auto-défense. Puis il découvre l'Eldorado, où les hommes vivent dans le bonheur, le luxe et l'opulence, ce qui pourrait faire penser que le paradis décrit par Pangloss existe bel et bien ; mais Candide s'y ennuie tellement qu'il finit par s'en aller. Revenu dans le monde réel, il découvre les horreurs de l'esclavage. En voulant retrouver Cunégonde, il se retrouve dans un repas avec des rois déchus qui passent le repas à se plaindre de leur sort. Il rachète alors Cacambo et Pangloss retrouvé vivant et le baron qu'il sauve alors de l'esclavage. Candide retrouve Cunégonde devenue laide et la rachète ainsi que la vieille dame : tous vont vivre alors dans un jardin près de Constantinople.

     

    On voit que Candide a évolué au chapitre XXX : il n'aurait jamais jusque là contredit l'optimisme de Pangloss, ce qu'il fait dans le dernier chapitre du conte. Alors que Pangloss lui explique à quel point les grandeurs sont dangereuses, ce qui contredit absolument la thèse optimiste qu'il défend aveuglément depuis le début de manière absurde, Candide l'interrompt :

     

    « Les grandeurs, dit Pangloss, sont fort dangereuses, selon le rapport de tous les philosophes; car enfin Églon, roi des Moabites, fut assassiné par Aod; Absalon fut pendu par les cheveux et percé de trois dards; le roi Nadab, fils de Jéroboam, fut tué par Baasa; le roi Éla, par Zambri; Ochosias, par Jéhu; Athalie, par Joïada; les rois Joachim, Jéchonias, Sédécias, furent esclaves. Vous savez comment périrent Crésus, Astyage, Darius, Denys de Syracuse, Pyrrhus, Persée, Annibal, Jugurtha, Arioviste, César, Pompée, Néron, Othon, Vitellius, Domitien, Richard II d'Angleterre, Édouard II, Henri VI, Richard III, Marie Stuart, Charles Ier, les trois Henri de France, l'empereur Henri IV? Vous savez... - Je sais aussi, dit Candide, qu'il faut cultiver notre jardin.»

     

    Mais Pangloss, décidément borné, continue à énumérer toutes les formes de mal qu'ils ont subies et qui auraient dû lui faire prendre conscience de la bêtise de sa conception de l'optimisme :

    Pangloss disait quelquefois à Candide : « Tous les événements sont enchaînés dans le meilleur des mondes possibles ; car enfin, si vous n'aviez pas été chassé d'un beau château à grands coups de pied dans le derrière pour l'amour de Mlle Cunégonde, si vous n'aviez pas été mis à l'Inquisition, si vous n'aviez pas couru l'Amérique à pied, si vous n'aviez pas donné un bon coup d'épée au baron, si vous n'aviez pas perdu tous vos moutons du bon pays d'Eldorado, vous ne mangeriez pas ici des cédrats confits et des pistaches. - Cela est bien dit, répondit Candide, mais il faut cultiver notre jardin. »

     

    Candide contredit ici Pangloss avec l'utilisation de cette conjonction « mais ». La leçon de Voltaire dans ce conte est que la vie est dure, qu'il ne faut pas se laisser intoxiquer par des systèmes philosophiques ou religieux chimériques ou même dangereux, et qu'il ne tient qu'aux hommes de « travailler » cette vie pour la rendre meilleure. Eux seuls sont responsables de leur destin.

     

    3. Comparaison entre ces deux couples de maître et disciple

    Même si Adso et Guillaume entretiennent tout comme Pangloss et Candide une véritable relation de maître à disciple, ils ne suivent pas le même chemin.

    En effet, dans Le Nom de la Rose, Adso ne va jamais contre son maître, il l'écoute toujours et reste de son côté. Peu importent les épreuves traversées : Adso ne doute jamais de Guillaume.

    Au contraire, au début de Candide, le héros écoute lui aussi son maître, mais au fur et à mesure de ses aventures, il se rend compte que Pangloss n'a pas forcément la bonne vision du monde. Candide ne suit donc pas le même chemin que celui de son maître, contrairement à Adso, puisqu'il mûrit et apprend à voir le monde avec ses propres yeux.

    En revanche, on remarque que les disciples, que ce soit Adso ou bien Candide, considèrent tous deux leur maître comme une véritable personne de confiance. En effet, ils se confient à eux, par exemple lorsqu'Adso fait part à Guillaume de ses sentiments envers la jeune fille. Guillaume va même jusqu'à dire qu'ils sont amis.

    De même pour Candide, qui se confie sur sa relation avec Cunégonde à Pangloss.

     

     

    Adso suivant son maître

     

    Un roman ou un film d'apprentissage est donc une œuvre ayant comme thème l'évolution du héros, qui va jusqu'à atteindre un épanouissement et une certaine maturité. Il apprend à voir le monde d'une autre manière. C'est le cas dans Candide, qui est un conte d'initiation. Au cours des aventures, Candide se forge sa propre conception de la vie.

    Le but de ce type de film ou de roman est de montrer au début un héros manquant d'expérience, et qui traverse de multiples obstacles, dont il tire des leçons qui lui serviront dans l'avenir.

     


    Manon G. et Sophie G., 203