• Le retour impossible à la République

    Marc-Aurèle et Maximus

     

     

    Au début de Gladiator, l'empereur Marc Aurèle souhaite prendre comme successeur Maximus, un général qui vient de remporter la bataille de Germanie, ce qui assure la pérennité de la pax romana. Mais Marc Aurèle veut rétablir un régime républicain avec l'aide de Maximus.

    Depuis le règne de Nerva jusqu'à celui de Marc Aurèle, chaque empereur a effectivement désigné son successeur au mérite : il a choisi l'optimus princeps. Il n'y rien donc d'étrange au fait que Marc-Aurèle veuille un successeur proche du peuple, bon, intelligent et qui ait la capacité de gérer l'Empire (autant militairement qu'administrativement parlant). Cette idée de scénariste est donc, certes, une fantaisie puisqu'en réalité Marc Aurèle a bien choisi Commode comme héritier, mais une fantaisie historiquement plausible. Ce qui ne l'est pas du tout en revanche, c'est sa soudaine idée de rétablir la République : en 180 après JC, ce n'est ni imaginable ni réalisable.

    Pourquoi donc ce retour à la République est-il historiquement inenvisageable à la fin du IIe siècle apr.J-C ? Comment justifier cet anachronisme de Ridley Scott ?

    Nous étudierons cette question en trois étapes :

    1. L'anachronisme est une erreur historique
    2. Le retour à la République est impossible à la fin du IIe siècle apr.J-C
    3. Quelle est donc l'intention du réalisateur Ridley Scott ?

     

    I/ L'anachronisme est une erreur historique

    a) Une erreur répétée dans Gladiator

    L'anachronisme est le fait de situer un fait, un usage, un personnage, etc, dans une époque autre que celle à laquelle ils appartiennent ou conviennent réellement ; il s'agit donc d'une erreur, quelquefois littéraire mais souvent historique.

    De nombreux anachronismes peuvent être repérés dans Gladiator. Par exemple, les feux grégeois que l'armée romaine utilise dans la bataille de Germanie n'existaient pas à cette époque, ils ont en réalité été inventés au Moyen-Âge. Cet anachronisme a pu être volontaire : l'ajout de ces feux apporte en effet une dimension spectaculaire à cette scène, mais il est historiquement faux.

    Il en va de même pour les dates et les personnages historiques. Par exemple, Lucilla devrait être déjà morte lors du combat entre Maximus (personnage entièrement fictif, rappelons-le) et Commode, en 192 après J-C.

     

    b) Des réflexions impossibles

    L'anachronisme auquel nous nous intéressons ici vient du personnage de Marc Aurèle, qui souhaite réinstaurer un régime républicain (avec l'aide de Maximus), ce qui n'est malheureusement plus d'actualité à la fin du IIe siècle. Il semble d'abord invraisemblable qu'un empereur veuille revenir à une République alors qu'il possède quasiment tous les pouvoirs ; mais surtout, il est impossible que cela lui soit seulement venu à l'esprit.

     

    II/ Le retour à la République est impossible au IIe siècle après J-C

    a) Une République oligarchique

    La République romaine est instaurée en 509 av. J-C et prend fin en 27 av J-C .

    Le mot «république» vient du latin res publica, ce qui signifie «la chose publique». Gouverner la cité est donc une affaire publique et collective, sa devise est Senatus Populusque Romanus (SPQR), «le Sénat et le peuple romain». Elle symbolise l'union du Sénat et de l'ensemble des citoyens romains.

    Ce régime établit en principe un partage des décisions politiques entre le peuple et le Sénat, avec des magistratures et des assemblées… Mais en réalité, c'est le Sénat qui détenait le plus de pouvoirs, étant majoritairement composé de gens particulièrement riches qui se souciaient peu du peuple : on peut donc parler d'une oligarchie (pouvoir concentré dans les mains d'un petit groupe), plutôt que d'une véritable démocratie.

    Lorsqu'au terme d'une guerre civile Jules César l'emporte sur Pompée, prend le pouvoir et désigne comme successeur Octavien (Caius Julius Caesar Octavianus Augustus), la République prend fin malgré les apparences.

     

    b) Le principat, la fin de la République

    Il est donc inconcevable qu'en 180 ap J-C. on envisage un quelconque retour à la République. En effet, depuis 27 av J-C, la République romaine a été abandonnée et remplacée par le Principat, forme de gouvernement qui restera en vigueur dans l'Empire romain jusqu'en 285 environ. Ce régime a été mis en place par Auguste (Octavien), sous couvert de restaurer la République et de maintenir les institutions existantes : il y a donc toujours un Sénat, des consuls... Mais si les apparences de la République sont maintenues, le pouvoir passe en réalité entre les mains de l'Empereur.

    Les Empereurs se succèdent, certes avec plus ou moins de réussite et de popularité, donnant au peuple du pain et des jeux et accordant au Sénat des droits plus ou moins importants, mais en aucun cas il n'y a de retour en arrière.

     

    c) Des situations politiques complexes

    Comment en effet ce retour en arrière serait-il possible, après deux siècles de «stabilité» ? En réalité, il y a deux facteurs au cœur de cette problématique.

    Comme nous l'avons dit précédemment, sous la République le Sénat possédait la majorité des pouvoirs. Lorsque Jules César prit un peu trop d'importance, le Sénat ordonna à Pompée de défendre la République. Après une guerre civile que César gagna, il réduisit le Sénat car il jugeait la République peu viable. En effet, comment ces gens qui ont rarement mis les pieds autre part qu'en Italie pourraient-ils gouverner un territoire aussi grand, qui s'étend de l'Espagne jusqu'en Egypte sans avoir mené la moindre bataille ?

    Peu après l'assassinat de César, un second triumvirat se forme (avec Octavien, Marc-Aurèle et Lépide ) qui va supprimer les Républicains, Brutus et Cassius, «ceux qui ont osé tué leur mentor», pour venger sa mort. Comme dans le premier trio politique, un seul survivra : Octavien. Après encore plusieurs guerres civiles, qui lassent le peuple désirant la stabilité, Octavien change le régime et remplace une oligarchie fragile par un impérialisme autoritaire.

    Par la suite, on assistera à une alternance de bons empereurs, plus ou moins soucieux de ménager le Sénat, comme les empereurs Antonins du IIe siècle, mais d'autres bien plus brutaux. C'est le cas de Commode qui ne croit pas en la République et est décrit comme tyrannique.

     

     

    De nombreuses références au nazisme sont utilisées dans le film pour suggérer cette image. L'aigle (symbole de l'Empire mais plus tard utilisé par le nazisme) et l'arrivée de Commode pour son triomphe (qui rappelle étrangement les défilés d'Hitler) sont deux exemples concrets de cette comparaison.

    Après la mort de Commode en 192 av. J-C, et contrairement à ce que suggère le film, les Empereurs se succèdent (trois en une même année, choisis par l'armée) dans une spirale de violence qui menace d'anarchie l'Empire romain.

     

    III/ Quelle est donc l'intention du réalisateur Ridley Scott ?

    a) La mise en valeur de la démocratie

    Cet anachronisme serait-il volontaire?

    Le réalisateur a manifestement pris la décision de faire une critique de la dictature et de donner une image valorisante de la démocratie, même s'il confond le Sénat et le peuple romain... Ridley Scott est américain ; or les États-Unis veulent imposer la démocratie dans les pays soumis à la dictature, c'est le rôle qu'ils s'assignent, de sauveurs et de protecteurs des valeurs démocratiques.

    Mais bien qu'ils aient toujours été une grande puissance militaire, les USA n'ont cependant pas toujours réussi leurs opérations. On peut citer la guerre du Golfe, dont les conséquences se font sentir aujourd'hui dans la gravité des attentats terroristes : une certaine ingérence passée et un terreau fertile à une idéologie prônant le rétablissement d'une puissance orientale détruite en agissant au nom de l'islam, c'est ce qui a produit DAESH.

    Quoi qu'il en soit, Ridley Scott, avec ce message démocratique, a su donner à son film une certaine modernité, qui nous invite à réfléchir aux événements que nous vivons aujourd'hui.

     

    b) Une association parfaite entre action et moralité

    Pour conclure, il faudrait aussi rappeler que le peplum n'est pas un genre cinématographique historiquement exact, la précision des faits et événements n'étant pas attendue. Ridley Scott réussit donc dans ce film à associer action et morale, par un message valorisant fortement les idées de démocratie et de liberté.

     


    Dorian B. et Mathias L. 202