• Le personnage de César chez Suétone et Plutarque

    Buste de César - Musée d'Arles

     

    Le personnage politique de Jules César a marqué profondément le monde romain et l'histoire universelle. En effet, homme ambitieux, conquérant des Gaules, son passage du Rubicon en -49 inaugura une période de guerres civiles dont le premier acte aboutit à la chute de Pompée à Pharsale, la dictature à vie, et en -44 un assassinat qui marqua la véritable fin de la République romaine.

    Voici pourquoi de nombreux auteurs de l'époque romaine se sont intéressés à cet homme politique à travers maintes biographies, en particulier Plutarque et Suétone. Le premier, Plutarque (46 – 125 après J-C), philosophe, biographe, moraliste, et penseur originaire de la Béotie, a d'abord été influencé par l'école platonicienne d'Athènes, avant de séjourner à plusieurs reprises à Rome, périodes pendant lesquelles il écrivit ses Vies Parallèles des hommes illustres entre 79 et 125 après J-C. Suétone ( 70 – 122 après J-C), quant à lui, est un historien biographe contemporain de l'empereur romain Hadrien (auprès duquel il exerça à partir de 113 après J-C, l'importante fonction de secrétaire ab epistulis latinis, c'est-à-dire de responsable des correspondances personnelles de l'empereur) ; auteur peu fiable, dans les Vies des douze Césars, il se montre parfois peu critique et n'hésite pas à colporter rumeurs et calomnies, dans des portraits souvent orientés et biaisés.

    Il faut cependant prendre acte de l'écart historique qui sépare les œuvres de Plutarque et de Suétone de la vie de Jules César. Mais en quoi les deux biographes nous livrent-ils deux portraits opposés, orientés par des buts littéraires différents ? Pour répondre à cette question, nous étudierons, dans une vision en diptyque, quatre scènes célèbres de sa vie : sa victoire en Gaule, son passage du Rubicon, sa rencontre avec Cléopâtre et son assassinat.

     

    I/ Une victoire en Gaule présentée sous deux angles différents

     

    Suétone

     

    Plutarque

    XXV. Voici, en peu de mots, ce qu’il fit pendant les neuf années que dura son commandement. Toute la Gaule comprise entre les Pyrénées, les Alpes, les Cévennes, le Rhône et le Rhin, c’est-à-dire dans un circuit de quelque trois millions deux cent mille pas, il la réduisit en province romaine, à l’exception des villes alliées et de celles qui avaient bien mérité de Rome, et il imposa au pays conquis un tribut annuel de quarante millions de sesterces. Il est le premier qui, après avoir jeté un pont sur le Rhin, ait attaqué les Germains au-delà de ce fleuve, et qui leur ait infligé de lourdes défaites. Il attaqua aussi les Bretons, jusqu’alors inconnus, les vainquit, et en exigea des contributions et des otages. Au milieu de tant de succès, il n’éprouva que trois revers : l’un en Bretagne, où une violente tempête faillit détruire sa flotte ; un autre en Gaule, devant Gergovie, où une légion fut mise en déroute ; et le troisième sur le territoire des Germains, où ses lieutenants Titurius et Aurunculeius périrent dans une embuscade.

     

    XXX. Le plus grand nombre de ceux qui s'étaient sauvés par la fuite se renfermèrent avec leur roi dans la ville d'Alésia. César alla sur-le-champ l'assiéger, quoique la hauteur de ses murailles et la multitude des troupes qui la défendaient la fissent regarder comme imprenable. Pendant ce siège, il se vit dans un danger dont on ne saurait donner une juste idée. Ce qu'il y avait de plus brave parmi toutes les nations de la Gaule, s'étant rassemblé au nombre de trois cent mille hommes, vint en armes au secours de la ville ; ceux qui étaient renfermés dans Alésia ne montaient pas à moins de soixante-dix mille. César, ainsi enfermé et assiégé entre deux armées si puissantes, fut obligé de se remparer de deux murailles, l'une contre ceux de la place, l'autre contre les troupes qui étaient venues au secours des assiégés : si ces deux armées avaient réuni leurs forces, c'en était fait de César. Aussi le péril extrême auquel il fut exposé devant Alésia lui acquit, à plus d'un titre, la gloire la mieux méritée ; c'est de tous ses exploits celui où il montra le plus d'audace et le plus d'habileté. Mais ce qui doit singulièrement surprendre, c'est que les assiégés n'aient été instruits du combat qu'il livra à tant de milliers d'hommes qu'après qu'il les eut défaits ; et ce qui est plus étonnant encore, les Romains qui gardaient la muraille que César avait tirée contre la ville n'apprirent sa victoire que par les cris des habitants d'Alésia et par les lamentations de leurs femmes, qui virent, des différents quartiers de la ville, les soldats romains emporter dans leur camp une immense quantité de boucliers garnis d'or et d'argent, des cuirasses souillées de sang, de la vaisselle et des pavillons gaulois. Toute cette puissance formidable se dissipa et s'évanouit avec la rapidité d'un fantôme ou d'un songe ; car ils périrent presque tous dans le combat. Les assiégés, après avoir donné bien du mal à César, et en avoir souffert eux-mêmes, finirent par se rendre. Vercingétorix, qui avait été l'âme de toute cette guerre, s'étant couvert de ses plus belles armes, sortit de la ville sur un cheval magnifiquement paré ; et après l'avoir fait caracoler autour de César, qui était assis sur son tribunal, il mit pied à terre, se dépouilla de toutes ses armes, et alla s'asseoir aux pieds du général romain, où il se tint dans le plus grand silence. César le remit en garde à des soldats et le réserva à l'ornement de son triomphe.


    Dans cet épisode sur la guerre des Gaules, la vision des deux auteurs est singulièrement différente : ils s'opposent ici en tous points.

    D'une part, Suétone décrit cette guerre avec une certaine généralité : il semble s'intéresser seulement à des lieux géographiques précis (des chaînes montagneuses, « Alpes, Pyrénées », et des fleuves importants (« Rhône et Rhin ») qui correspondent aux frontières du territoire conquis, dont il apprend scrupuleusement la superficie au lecteur («  trois millions deux cent mille pas »). Il suggère aussi l'importance de cette conquête en insistant sur l'importance de l'extension de la domination romaine («  Il est le premier », «  les Bretons, jusqu’alors inconnus »). A l'inverse, Plutarque s'attache essentiellement à un événement qui s'avère décisif, le siège d'Alésia, et développe surtout une narration globale de ce siège, qui se concentre sur les personnages importants, César et Vercingétorix, et les frontières géographiques entre les deux peuples (« ses murailles »), qui semblent devenir symboliques par leur immensité (« la hauteur de ses murailles (…) la fissent regarder comme imprenable »), renvoyant implicitement à la dureté du siège et de la victoire.

    D'autre part, on constate un traitement dramatique, parfois même épique, dans le texte de Plutarque. Il simplifie d'abord le lieu du passage (Alésia) et s'attache peu au portrait des personnages. A l'inverse, il dresse un rapport de forces hyperbolique entre les deux armées : d'un côté, César, qui semble seul face aux Gaulois : jusqu'à leur défaite, il semble se battre seul contre eux tous : sept occurrences de son nom, face à des évocations vagues du nombre de ses troupes (surligné en vert foncé). De l'autre, ce sont les effectifs des armées gauloises qui sont complètement exagérés : Plutarque semble insister sur leur puissance numérique (en bleu), qui entoure les armées romaines. De la même manière, l'auteur met aussi en avant leur force militaire et numérique par l'adverbe intensif « si » (en vert) qui tend à exagérer le danger encouru, mais aussi la bravoure de César et des troupes romaines en retour (l'intensif et le plus-que-parfait qui servent ici à montrer le danger mortel qu'encouraient les troupes romaines, face à la seule condition de réunion des deux armées adverses). Ainsi, le biographe grec met en valeur l'enjeu de l'affrontement de César : il se bat pour autrui, au risque d'y laisser la vie pour défendre l'imperium romain. Néanmoins, il oppose le pathétique des Gaulois («  les cris des habitants d'Alésia et par les lamentations de leurs femmes ») au sublime des troupes romaines : «  une immense quantité de boucliers garnis d'or et d'argent, des cuirasses souillées de sang, de la vaisselle et des pavillons gaulois » (rythme ternaire qui met en valeur les pillages des soldats romains, symbole de l'effondrement de la puissance gauloise). Mais c'est bien le chiasme suivant, avec son schéma ABBA : «  Toute cette puissance formidable se dissipa et s'évanouit avec la rapidité d'un fantôme ou d'un songe » qui suggère, par une formation antithétique, l'effervescence et la force illusoire des troupes de Vercingétorix.

    Pourtant, on perçoit chez les deux biographes une certaine subjectivité, qui réside dans le caractère élogieux et biaisé de leurs deux portraits. Suétone utilise essentiellement l'image de la domination («la réduisit en province romaine », « imposa ») ainsi que l'évocation de la victoire (« les vainquit », « au milieu de tant de succès ») en l'opposant nettement par la négation restrictive avec le faible nombre de ses défaites (« il n’éprouva que trois revers »), qui ne font que mettre en valeur son succès. Plutarque s'attache quant à lui plutôt à la bravoure du général, par de nombreux atouts hyperboliques («  dans un danger dont on ne saurait donner une juste idée » : impossibilité de traduire la grandeur de l'action avec des mots ; « le plus d'audace et le plus d'habileté » : superlatif de supériorité qui met en valeur sa force mentale réglée par sa raison). De la même manière, après avoir défendu ses valeurs guerrières (« la gloire la mieux méritée », « son triomphe »), il semble vouloir le placer en position d'homme sage, de philosophe, qui rétablit la justice (cf la métonymie du jugement : « assis sur son tribunal »).

    A l'opposé, il dresse un véritable blâme de Vercingétorix, d'abord représenté comme le véritable responsable («Vercingétorix, qui avait été l'âme de toute cette guerre ») de cette guerre sanguinaire («  ils périrent presque tous dans le combat »). De même, l'auteur grec utilise des connotations péjoratives pour décrire son luxe exagéré et ridicule (« ses plus belles armes (...) un cheval magnifiquement paré »), tout en mettant en évidence sa fierté, mise en valeur par le verbe « caracoler » : la chute du passage est révélatrice du parti-pris choisi (« il [...] le réserva à l'ornement de son triomphe » : le chef gaulois est transformé en objet, véritable tribut de guerre. C'est pourtant de ce texte que s'inspireront, des siècles plus tard, les nationalistes français qui feront de Vercingétorix le symbole de la résistance à l'oppression, et l'un des premiers héros de l'histoire de "France".


    II Le passage du Rubicon : déresponsabilisation ou vérité philosophique ?

     

    Suétone

     

    Plutarque

    XXXI. Enfin, au point du jour, ayant trouvé un guide, il suivit à pied des sentiers étroits jusqu’au Rubicon, limite de sa province, et où l’attendaient ses cohortes. Il s’y arrêta quelques instants, et, réfléchissant aux conséquences de son entreprise : "Il est encore temps de retourner sur nos pas, dit-il à ceux qui l’entouraient ; une fois ce petit pont franchi, c’est le fer qui décidera tout."

    XXXII. Il hésitait ; un prodige le détermina. Un homme d’une taille et d’une beauté remarquables apparut tout à coup, assis à peu de distance et jouant du chalumeau. Des bergers et de très nombreux soldats des postes voisins, parmi lesquels il y avait des trompettes, accoururent pour l’entendre. Il saisit l’instrument d’un de ces derniers, s’élança vers le fleuve, et, tirant d’énergiques accents de cette trompette guerrière, il se dirigea vers l’autre rive. "Allons, dit alors César, allons où nous appellent les signes des dieux et l’injustice de nos ennemis : le sort en est jeté ! "

     

    XXXVII. Lorsqu'il fut sur les bords du Rubicon, fleuve qui sépare la Gaule cisalpine du reste de l'Italie, frappé tout à coup des réflexions que lui inspirait l'approche du danger, et qui lui montrèrent de plus près la grandeur et l'audace de son entreprise, il s'arrêta ; et, fixé longtemps à la même place, il pesa, dans un profond silence, les différentes résolutions qui s'offraient à son esprit, balança tour à tour les partis contraires, et changea plusieurs fois d'avis. Il en conféra longtemps avec ceux de ses amis qui l'accompagnaient, parmi lesquels était Asinius Pollion. Il se représenta tous les maux dont le passage de ce fleuve allait être suivi, et tous les jugements qu'on porterait de lui dans la postérité. Enfin, n'écoutant plus que sa passion, et rejetant tous les conseils de la raison, pour se précipiter aveuglément dans l'avenir, il prononça ce mot si ordinaire à ceux qui se livrent à des aventures difficiles et hasardeuses : «Le sort en est jeté !» et, passant le Rubicon, il marcha avec tant de diligence qu'il arriva le lendemain à Ariminium avant le jour et s'empara de la ville. La nuit qui précéda le passage de ce fleuve, il eut, dit-on, un songe affreux : il lui sembla qu'il avait avec sa mère un commerce incestueux.


    L'évocation du passage du Rubicon est l'élément majeur de la vie de César. Examinons de quelle manière les deux biographes nous présentent cette scène-clé.

    On voit tout d'abord que Suétone et Plutarque marquent nettement le Rubicon comme une frontière géographique. En effet, ce fleuve « sépare la Gaule cisalpine du reste de l'Italie » et marque la « limite de sa province » : les deux auteurs insistent donc bien sur l'idée d'une limite administrative et politique entre un territoire conquis et celui du Sénat et du peuple romain. Cependant, la limite est aussi juridique, comme le montre l'utilisation commune du champ lexical de la justice (« l'injustice de nos ennemis » / « tous les jugements »), et symbolique, puisque Suétone et Plutarque insistent bien sur la notion de point de non-retour (cf l'utilisation du futur simple à valeur d'action achevée : « c'est le fer qui décidera tout » complétant réciproquement le conditionnel de Plutarque, qui tend à mettre en valeur la symbolique de la traversée : « tous les maux dont le passage de ce fleuve allait être suivi (…), qu'on porterait de lui »). Néanmoins, même si l'explication de la transgression reste commune aux deux auteurs, la motivation de César diffère d'un auteur à l'autre.

    Les deux se rejoignent une nouvelle fois sur l'hésitation (il « hésitait » / « changea plusieurs fois d'avis ») de César, essentiellement exprimée par la position statique (« Il s'y arrêta quelques instants » / « et, fixé longtemps à la même place »), ainsi que sur la réflexion du général (cf le lexique en polyptote : « réfléchissant » / « frappé tout à coup des réflexions »), qui semble peser le pour et le contre des conséquences que pourrait entraîner son acte (« il pesa »). Néanmoins, même si la réaction de César est la même dans les deux textes, il en va autrement en ce qui concerne le motif de la transgression.

    On observe en effet une très nette différence de responsabilité entre les deux textes. D'une part, Suétone privilégie la déresponsabilisation du général. Il est présenté comme parfaitement conscient de l'action qu'il va commettre (cf l'utilisation du discours direct chez Suétone, dont il faut noter la double énonciation : il s'adresse à « ceux qui l'entouraient » mais aussi au lecteur) ; de même il semble aussi peser les conséquences de son geste à venir, comme le montre le champ lexical de l'hésitation. Pourtant, le biographe romain semble privilégier une explication « divine », grâce au merveilleux. César n'est pas responsable de l'avancée de ses soldats (« un prodige le détermina ») : c'est un présage divin («  Un homme d’une taille et d’une beauté remarquables apparut tout à coup » : apparition qui peut suggérer Apollon dans la beauté physique) qui le pousse à traverser (« allons où nous appellent les dieux »). Voilà comment Suétone termine son récit, par une évocation du dé : « le sort en est jeté », « alea jacta est », qui suggère un abandon au destin de la part de César, qui semblerait donc ne pas être le responsable de la fin de la République romaine, dont la fin aurait été décidée par la volonté des dieux, une véritable Providence divine.

    D'autre part, à l'opposé, Plutarque se livre à un exposé plus nuancé et rhétorique de la responsabilité du futur dictateur romain. Il exprime d'abord directement la réalité du dilemme auquel César doit faire face : l'opposition entre le risque d'échec encouru dans sa course au pouvoir (« approche du danger ») et la gloire de contrôler Rome (« la grandeur et l'audace de son entreprise »), montre un large éventail d'actions possibles (« les différentes résolutions ») mis en balance par la nécessité d'un choix décisif (« les partis contraires »). L'auteur grec met en valeur la réflexion de César, qui écoute l'avis de ses proches : « il en conféra longtemps avec ceux de ses amis ». On observe donc un choix de la raison, qui tend à étudier objectivement la question. Mais contrairement à Suétone, on observe par la suite que Plutarque tend à attribuer en partie à César la responsabilité de la chute de la République. Dans la phrase « n'écoutant plus que sa passion », l'étymologie nous renvoie au verbe « patior », connoté dans le sens où l'individu reste en état de passivité face à ce qu'il éprouve, contre quoi il ne peut résister, et qui le « précipite aveuglément dans l'avenir ». Plutarque se distingue aussi par son recul par rapport à cette scène fameuse, puisqu'il tend à généraliser l'acte de César en en suggérant la banalité : «  il prononça ce mot si ordinaire à ceux qui se livrent à des aventures difficiles et hasardeuses », ce qui relativise beaucoup la fameuse citation : « Alea jacta est ! »

    Quant au songe de César évoqué par Plutarque, il revêt d'une dimension symbolique : l'inceste maternel renvoie à une allégorie de la déesse de la patrie, présente dans la Pharsale de Lucain, et dont Plutarque s'est peut-être inspiré. En franchissant le Rubicon, César a symboliquement violé la patrie, c'est-à-dire qu'il a véritablement transgressé le droit romain. Mais l'évocation incestueuse, qui marque la chute du passage, qui fait référence à un tabou universel, et transcrit aussi symboliquement la gravité de cette transgression. De même, cela marque aussi le caractère irrévocable de l'action de Jules César, qui a entraîné la guerre civile romaine et la chute de la République romaine.

     

    III Un dictateur romain polygame ou une reine égyptienne manipulatrice ?

     

    Suétone

     

    Plutarque

    LII. Il aima aussi des reines, entre autres, Eunoé, femme de Bogud, roi de Mauritanie ; et, au rapport de Nason, il lui fit, ainsi qu’à son mari, de nombreux et d’immenses présents. Mais il affectionna surtout Cléopâtre ; et il leur arriva souvent de prolonger leurs repas jusqu’au jour. Il remonta le Nil avec elle sur un vaisseau pourvu de cabines ; et il aurait traversé ainsi toute l’Égypte et pénétré jusqu’en Éthiopie, si l’armée n’eût refusé de les suivre. Enfin il la fit venir à Rome, et ne la renvoya que comblée d’honneurs et de récompenses magnifiques ; il souffrit même que le fils qu’il eut d’elle fût appelé de son nom. Quelques auteurs grecs ont écrit que ce fils lui ressemblait pour la figure et la démarche ; M. Antoine affirma, en plein sénat, que César l’avait reconnu ; et il invoqua le témoignage de C. Matius, de C. Oppius, et des autres amis du dictateur. Mais Gaius Oppius crut nécessaire de le défendre et de le justifier sur ce point, et publia un livre pour démontrer que le fils de Cléopâtre n’était pas, comme elle le disait, fils de César. Helvius Cinna, tribun du peuple, a avoué à beaucoup de personnes qu’il avait rédigé et tenu prête une loi dont César lui avait ordonné de faire la proposition en son absence, et qui permettait à celui-ci d’épouser, à son choix, autant de femmes qu’il voudrait, pour en avoir des enfants. D’ailleurs, pour que personne ne puisse douter le moins du monde que César eut la plus triste réputation de sodomite et d’adultère, Curion le père, dans un de ses discours, l’appelle "le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les maris".

     

     

    XLIX.Elle partit sur le-champ, et ne prit de tous ses amis que le seul Apollodore de Sicile ; elle se mit dans un petit bateau, et arriva de nuit devant le palais d'Alexandrie. Comme elle ne pouvait y entrer sans être reconnue, elle s'enveloppa dans un paquet de hardes, qu'Apollodore lia avec une courroie, et qu'il fit entrer chez César par la porte même du palais. Cette ruse de Cléopâtre fut, dit-on, le premier appât auquel César fut pris ; il en conçut une idée favorable de son esprit, et, vaincu ensuite par sa douceur, par les grâces de sa conversation, il la réconcilia avec son frère, à condition qu'elle partagerait le trône. Dans le festin qui suivit cette réconciliation, un des esclaves de César, qui était son barbier, et l'homme le plus timide et le plus soupçonneux, en parcourant tout le palais, en prêtant l'oreille à tout, en examinant tout ce qui se passait, découvrit que Pothin et Achillas, général des troupes du roi, dressaient une embûche à César pour se défaire de lui. César, en ayant eu la preuve, plaça des gardes autour de la salle et fit tuer Pothin. Achillas, s'étant sauvé à l'armée, suscita contre César une guerre difficile et dangereuse, dans laquelle, avec très peu de troupes, il eut à résister à une ville puissante et à une nombreuse armée. Le premier danger auquel il se vit exposé fut la disette d'eau ; les ennemis avaient bouché tous les aqueducs qui pouvaient lui en fournir. Il courut un second péril lorsque les Alexandrins voulurent lui enlever sa flotte, et que pour se sauver il fut obligé de la brûler lui-même : le feu prit de l'arsenal au palais, et consuma la grande bibliothèque que les rois d'Egypte avaient formée. Enfin, dans le combat qui se donna près de l'île du Phare, il sauta de la digue dans un bateau, pour aller au secours de ses troupes qui étaient pressées par l'ennemi : voyant les Égyptiens accourir de toutes parts pour l'envelopper, il se jette à la mer et se sauve à la nage avec la plus grande difficulté. Ce fut, dit-on, dans cette occasion qu'il nagea en tenant dans sa main des papiers, qu'il n'abandonna jamais malgré la multitude de traits que les ennemis faisaient pleuvoir sur lui, et qui l'obligeaient souvent de plonger ; il soutint toujours ces papiers d'une main au-dessus de l'eau, pendant qu'il nageait de l'autre. Il était à peine à terre que le bateau coula à fond. Le roi ayant enfin joint son armée, César le suivit, lui livra bataille, et après lui avoir tué beaucoup de monde, il remporta une victoire complète. Ptolémée disparut à ce combat, et depuis on n'en entendit plus parler. César donna tout le royaume d'Egypte à Cléopâtre, qui, peu de temps après, accoucha d'un fils que les Alexandrins appelèrent Césarion, et aussitôt César partit pour la Syrie.

     

    Une nouvelle fois nos deux auteurs nous livrent ici deux points de vue différents sur la rencontre entre César et Cléopâtre.

    Suétone s'attache essentiellement, comme à son habitude, aux faits généraux, grâce à de nombreuses ellipses temporelles, selon un schéma temporel courant : concession rhétorique qui part de la généralité (« il aima aussi des reines ») pour arriver à un événement précis (« Mais il affectionna surtout Cléopâtre » : l'adverbe d'intensité marque la rupture et donc le choix de cette évocation) ; première rencontre (« il remonta le Nil avec elle ») ; venue à Rome (« Enfin il la fit venir » : le connecteur logique est ici destiné à rendre implicite les ellipses utilisées) ; et leur enfant (« le fils qu'il eût d'elle »). Sa narration tient donc dans sa capacité à résumer l'action en quelques lignes, sans trop s'y attarder.

    Plutarque, quant à lui, privilégie le registre dramatique, destiné à capter l'attention de son lectorat. Le passage relatif à leur relation semble ne tenir qu'en une seule et unique rencontre, pour synthétiser au maximum toute sa longueur. Voilà pourquoi on observe une certaine multiplication d'oppositions verbales (« elle partit / lia » ; « découvrit » ; « il se vit... »...) qui confèrent une rapidité à cette dilatation temporelle.

    Mais outre deux schémas narratifs distincts, les deux auteurs nous livrent bien deux points de vue différents de la fameuse rencontre. Le bibliothécaire d'Hadrien adopte une vision essentiellement romaine, en transcrivant directement l'avis de différents sénateurs et chevalier romains (« M. Antoine affirma en plein sénat (…) le témoignage de C. Matius »). Il défend donc vigoureusement cette institution romaine qu'il met en valeur à maintes reprises (« tribun du peuple » ; « tenu prête une loi ») et semble renvoyer au second plan une certaine polygamie : « pour que personne ne puisse douter le moins du monde que César eut la plus triste réputation de sodomite et d’adultère ». On reconnaît ici l'amateur de potins, toujours prêt à rapporter des faits croustillants et des traits d'esprit dignes de passer à la postérité, en particulier la sentence au chiasme parfait : « Le mari de toutes les femmes, et la femme de tous les maris ». Par ce trait d'humour, ne le compare-t-il pas allègrement à une courtisane ? Certes, César pouvait se présenter comme au service de tous les Romains et de toutes les Romaines, altruisme en l'occurrence quelque peu étrange, et bien propre à exciter l'intérêt de cette pipelette de Suétone.

    A l'opposé, Plutarque nous livre une véritable vision grecque, qui rétablit par sa description de la ville d'Alexandrie le génie de son créateur, Alexandre le Grand. On perçoit d'abord le parallèle du siège du palais que subit César avec celui de Damas par le conquérant macédonien (« il eut à résister à une ville puissante et à une nombreuse armée »). Mais on retrouve surtout la vision typiquement grecque de l'auteur dans la narration dramatique de la bataille navale avec les Égyptiens («  les Alexandrins voulurent lui enlever sa flotte, et que pour se sauver il fut obligé de la brûler lui-même »), essentiellement présente dans la nage césarienne («  il se jette à la mer et se sauve à la nage avec la plus grande difficulté »), qui semble faire référence au modèle grec («  il soutint toujours ces papiers d'une main au-dessus de l'eau, pendant qu'il nageait de l'autre ») dont il fait implicitement l'éloge. Pourtant, il paraît aussi dresser le portrait d'un homme manipulé par la reine égyptienne («  Cette ruse de Cléopâtre fut (…) le premier appât auquel César fut pris »), victime de sa propre naïveté qui ne résiste pas aux apparences corporelles («  idée favorable de son esprit, et, vaincu ensuite par sa douceur, par les grâces de sa conversation »), et qui le conduit, après avoir été séduit, à favoriser une autocratie féminine : «  César donna tout le royaume d'Egypte à Cléopâtre ». Ainsi, Plutarque semble ici s'amuser du caractère ingénu d'un dictateur romain qui ne sait pas résister aux différentes ruses de cette reine orientale, qui charme plus par son ingéniosité que par sa beauté.

     

    IV/ Un assassinat singulier dans la multiplicité de ses symboles

    Suétone

     

    Plutarque

    LXXXI. Quelques jours avant sa mort, ce dernier apprit que les troupes de chevaux qu’il avait consacrés aux dieux avant de passer le Rubicon, et qu’il avait laissés errer sans maître, refusaient toute espèce de nourriture et versaient d’abondantes larmes. De son côté, l’haruspice Spurinna l’avertit, pendant un sacrifice, de prendre garde à un danger qui le menacerait jusqu’aux ides de mars. La veille de ces mêmes ides, un roitelet qui se dirigeait, portant une petite branche de laurier, vers la curie de Pompée, fut poursuivi et mis en pièces par des oiseaux de différentes espèces sortis d’un bois voisin. Enfin, la nuit qui précéda le jour du meurtre, il lui sembla, pendant son sommeil, qu’il volait au-dessus des nuages, et une autre fois qu’il mettait sa main dans celle de Jupiter. Sa femme Calpurnie rêva aussi que le faîte de sa maison s’écroulait, et qu’on perçait de coups son époux dans ses bras ; et les portes de la chambre s’ouvrirent brusquement d’elles-mêmes. Tous ces présages, et le mauvais état de sa santé, le firent hésiter longtemps s’il ne resterait pas chez lui, et ne remettrait pas à un autre jour ce qu’il avait à proposer au sénat. Mais Decimus Brutus l’ayant exhorté à ne pas faire attendre en vain les sénateurs, qui étaient réunis en grand nombre et depuis longtemps, il sortit vers la cinquième heure. Sur son chemin, un inconnu lui présentait un mémoire où était dévoilée toute la conjuration ; César le prit, et le mêla avec d’autres qu’il tenait dans sa main gauche, comme pour les lire bientôt. Plusieurs victimes, qu’on immola ensuite, ne donnèrent que des signes défavorables ; mais, bravant ces scrupules religieux, il entra dans le sénat, et dit, en raillant, à Spurinna "qu’il s’inscrivait en faux contre ses prédictions, puisque les ides de mars étaient venues sans amener aucun malheur." - "Oui, répondit l’haruspice, elles sont venues, mais ne sont pas encore passées."

    LXXXII. Lorsqu’il s’assit, les conjurés l’entourèrent, sous prétexte de lui rendre leurs devoirs. Tout à coup Tillius Cimber, qui s’était chargé du premier rôle, s’approcha davantage comme pour lui demander une faveur ; et César se refusant à l’entendre et lui faisant signe de remettre sa demande à un autre temps, il le saisit, par la toge, aux deux épaules. "C’est là de la violence," s’écrie César ; et, dans le moment même, l’un des Casca, auquel il tournait le dos, le blesse, un peu au-dessous de la gorge. César, saisissant le bras qui l’a frappé, le perce de son poinçon, puis il veut s’élancer ; mais une autre blessure l’arrête, et il voit bientôt des poignards levés sur lui de tous côtés. Alors il s’enveloppe la tête de sa toge, et, de la main gauche, il en abaisse en même temps un des pans sur ses jambes, afin de tomber plus décemment, la partie inférieure de son corps étant ainsi couverte. Il fut ainsi percé de vingt-trois coups : au premier seulement, il poussa un gémissement, sans dire une parole. Toutefois, quelques écrivains rapportent que, voyant s’avancer contre lui Marcus Brutus, il dit en grec : "Et toi aussi, mon fils ! " Quand il fut mort, tout le monde s’enfuit, et il resta quelque temps étendu par terre. Enfin trois esclaves le rapportèrent chez lui sur une litière, d’où pendait un de ses bras. De tant de blessures, il n’y avait de mortelle, au jugement du médecin Antistius, que la seconde, qui lui avait été faite à la poitrine. L’intention des conjurés était de traîner son cadavre dans le Tibre, de confisquer ses biens, et d’annuler ses actes : mais la crainte qu’ils eurent du consul Marc-Antoine et de Lépide, maître de la cavalerie, les fit renoncer à ce dessein.

     

    LXXI. Il y avait une statue de Pompée, et c'était un des édifices qu'il avait dédiés pour servir d'ornement à son théâtre. N'est-ce pas une preuve évidente que cette entreprise était conduite par un dieu qui avait marqué cet édifice pour le lieu de l'exécution ? On dit même que Cassius, lorsqu'on fut prêt d'attaquer César, porta ses yeux sur la statue de Pompée, et l'invoqua en secret, quoiqu'il fût d'ailleurs dans les sentiments d'Epicure, mais la vue du danger présent pénétra son âme d'un vif sentiment d'enthousiasme, qui lui fit démentir ses anciennes opinions. Antoine, dont on craignait la fidélité pour César, et la force de corps extraordinaire, fut retenu, hors du lieu de l'assemblée, par Albinus, qui engagea à dessein avec lui une longue conversation. Lorsque César entra, tous les sénateurs se levèrent pour lui faire honneur. Des complices de Brutus, les uns se placèrent autour du siège de César ; les autres allèrent au-devant de lui, pour joindre leurs prières à celles de Métellus Cimber, qui demandait le rappel de son frère ; et ils le suivirent, en redoublant leurs instances, jusqu'à ce qu'il fût arrivé à sa place. Il s'assit, en rejetant leurs prières ; et comme ils le pressaient toujours plus vivement, il leur témoigna à chacun en particulier son mécontentement. Alors Métellus lui prit la robe de ses deux mains, et lui découvrit le haut de l'épaule ; c'était le signal dont les conjurés étaient convenus. Casca le frappa le premier de son épée ; mais le coup ne fut pas mortel, le fer n'ayant pas pénétré bien avant. Il y a apparence que, chargé de commencer une si grande entreprise, il se sentit troublé. César, se tournant vers lui, saisit son épée, qu'il tint toujours dans sa main. Ils s'écrièrent tous deux en même temps, César en latin : «Scélérat de Casca, que fais-tu ?» Et Casca, s'adressant à son frère, lui cria, en grec : «Mon frère, au secours !». Dans le premier moment, tous ceux qui n'étaient pas du secret furent saisis d'horreur ; et, frissonnant de tout leur corps, ils n'osèrent ni prendre la fuite, ni défendre César, ni proférer une seule parole. Cependant les conjurés, tirant chacun son épée, l'environnent de toutes parts ; de quelque côté qu'il se tourne, il ne trouve que des épées qui le frappent aux yeux et au visage : telle qu'une bête féroce assaillie par les chasseurs, il se débattait entre toutes ces mains armées contre lui ; car chacun voulait avoir part à ce meurtre et goûter pour ainsi dire à ce sang, comme aux libations d'un sacrifice. Brutus lui-même lui porta un coup dans l'aine. Il s'était défendu, dit-on, contre les autres, et traînait son corps de côté et d'autre en poussant de grands cris. Mais quand il vit Brutus venir sur lui l'épée nue à la main, il se couvrit la tête de sa robe et s'abandonna au fer des conjurés. Soit hasard, soit dessein formé de leur part, il fut poussé jusqu'au piédestal de la statue de Pompée, qui fut couverte de son sang. Il semblait que Pompée présidât à la vengeance qu'on tirait de son ennemi, qui, abattu et palpitant, venait d'expirer à ses pieds, du grand nombre de blessures qu'il avait reçues. Il fut percé, dit-on, de vingt-trois coups ; et plusieurs des conjurés se blessèrent eux-mêmes, en frappant tous à la fois sur un seul homme.


    Étudions maintenant la scène finale du meurtre du dictateur, particulièrement riche et intéressante.

    Comme dans sa description du passage du Rubicon, Suétone place la mort de César sous le signe des dieux (cf le champ lexical du présage divin : « il lui sembla, pendant son sommeil (…) qu'il mettait sa main droite dans celle de Jupiter » ; « tous ces présages » et le lexique temporel : « longtemps » ; « bientôt). On retrouve dans une moindre mesure cette évocation de la Providence divine (« cette entreprise était conduite par un dieu »), dont Plutarque rapproche le présage divin d'une vengeance plutôt politique (« une statue de Pompée ») et qu'il reprend lors de l'apogée du meurtre du dictateur (« soit hasard, soit dessin formé de leur part »). Ainsi, on observe encore une fois un Suétone qui se prête à quelques rumeurs sur les présages de ce meurtre (« quelques écrivains rapportent que... ») face à un biographe plus philosophe qui préfère des réflexions plus matérielles («quoiqu'il fût d'ailleurs dans les sentiments d'Epicure »). En est-il de même de leurs points de vue ?

    Une nouvelle fois, les deux auteurs s'opposent dans leurs focalisations, conférant ainsi une richesse littéraire à la représentation d'un événement historique majeur dans l'histoire de l'époque romaine. D'un côté, on perçoit, chez le bibliothécaire impérial, une vision sénatoriale, qui semble se séparer de celle des conjurés : il adopte un point de vue omniscient qui traduit à la fois les mouvements des conjurés (« les conjurés l'entourèrent ») et celui de la victime (« s'écrie César »), tout en n'oubliant pas cependant d'évoquer les faits postérieurs à la scène (« trois esclaves le rapportèrent ») et d'élargir historiquement au futur second triumvirat (« la crainte qu'ils eurent de Marc-Antoine et de Lépide »). Plutarque, pour sa part, semble adopter une vision bien plus neutre, qui alterne entre des verbes d'action qui font référence à César (« il se débattait » ; « il s'était défendu ») et une voix passive qui renvoie aux faits et gestes des conjurés (« il fut poussé jusqu'au piédestal de la statue de Pompée, qui fut couverte de son sang »).

    Pourtant, Plutarque et Suétone s'opposent aussi dans leurs buts littéraires, qui sont ici fortement marqués. L'auteur grec nous présente un César en position de victime, qui fait soudainement face à la traîtrise des sénateurs, dont il était proche (« scélérat de Casca »). De même, on perçoit l'image de l'homme assailli par la force, le faible face au fort, dont la métaphore animale, qui identifie le dictateur à un animal dangereux pour la meute, puisqu'il semble vouloir rétablir la royauté (« telle qu'une bête assaillie par les chasseurs, il se débattait entre toutes ces mains armées contre lui ») Mais si l'on se fie à l'étymologie latine, « victima » renvoie au sacrifice et à l'offrande, thème que l'on retrouve bien dans le texte de Plutarque («  chacun voulait avoir part à ce meurtre et goûter pour ainsi dire à ce sang, comme aux libations d'un sacrifice ») : sacrifice destiné à sauver la République romaine, en vain. La chute de cet extrait est rendue remarquable par une personnification de la statue du républicain antérieurement battu par César, dressé en figure d'allégorie d'une Justice républicaine (« Il semblait que Pompée présidât à la vengeance qu'on tirait de son ennemi... »), dont Plutarque suggère une splendide ironie de situation, grâce au parallèle de l'opposant assassiné à l'agonie et l'expiration de son meurtrier («abattu et palpitant, venant d'expirer à ses pieds, du grand nombre de blessures qu'il avait reçues »).

    Loin de cette vision philosophique, Suétone met plutôt en scène un homme politique qui meurt avec honneur. En effet, il s'attache à des détails qui semblent contraires à la gravité d'une telle scène pour la victime : César est décrit comme un dominateur, grâce à l'utilisation d'un discours direct sur le ton exclamatif (« c'est là de la violence ! »), renforcé par des verbes d'action violente et résolue (« se refusant à l'entendre » ; « saisissant » ; « veut s'élancer »). De même, il nous le présente comme un homme qui tient à sa réputation, même en face de la mort, dans sa haute considération d'un honneur posthume (« il s'enveloppe la tête de sa toge »), qui ne saurait être taché par le moindre détail indécent (« afin de tomber plus décemment, la partie inférieure de son corps étant ainsi couverte »). Toutefois  cette dimension élogieuse, loin de nous tromper, nous force à prendre du recul sur la vision de Suétone, en mettant en doute les paroles de César qu'il nous rapporte ici : : « Et toi aussi mon fils ! ». Suétone ne fait-il pas preuve d'absence d'esprit critique en transcrivant directement des faits rapportés, des rumeurs (« quelques écrivains rapportent que... »), sans réfléchir à la fiabilité de ces informations ? Voilà comment il nous est permis de douter de la précision excessive de l'auteur : « Au premier seulement, il poussa un gémissement, sans dire une parole » : qui, mis à part les conjurés sous le coup de leur action, aurait pu transmettre une telle précision ?

    Dans cet acmé de leur récit, les deux auteurs multiplient donc les effets dramatiques, pathétiques ou tragiques relevant d'une interprétation personnelle d'un élément historique, au détriment de la neutralité d'un historien.

     

     

    Dans cette réflexion en quatre tableaux en diptyque, nous avons pu observer une nette différence entre Suétone et Plutarque, dont le contexte géographique, politique et littéraire les a énormément influencés, entre un homme de lettres impérial et un philosophe biographe sous influence néo-platonicienne. Voilà comment sont expliquées les oppositions de focalisations, où d'un côté la vision d'un Romain privilégie la généralité des faits, des croyances divines et une défense des valeurs et institutions romaines, notamment le Sénat impérial. Et de l'autre, le point de vue d'un rhéteur expérimenté, qui sait d'abord capter l'attention de son lectorat par une véritable tension dramatique constante (la «captatio benevolentiae »), pour pouvoir mettre en jeu une vision plus conceptuelle et philosophique des choses : la raison, les passions, la métaphysique, la justice entre les faibles et les forts. Ainsi les deux biographes utilisent-ils la réalité comme point de départ de leurs créations littéraires, sans trop de souci de la véracité historique et d'une vision objective de toute façon inatteignable, puisque la personnalité d'un auteur influe sur sa propre création et sa représentation de la réalité.

    N'en va-t-il pas de même dans l'adaptation théâtrale de Shakespeare ? Dans sa pièce historique Jules César, représentée pour la première fois en 1623, près de dix-sept siècles après l'assassinat du personnage éponyme, le dramaturge élisabéthain adopte une vision plus tragique, en transcrivant le Tu quoque mi fili, par une autre signification : « Et tu, Brute ? » jeu de mot sur le vocatif latin, qui renvoie à la violence de son fils. Ainsi, il semble vouloir recadrer la vie de César en la réduisant à son assassinat, qu'il explique par son aspiration au trône royal. Acte ironiquement vain, puisqu'il aura pour conséquence ultime l'instauration du principat par Auguste en -29.

    Pourtant, d'autres auteurs interprètent différemment cette réplique célèbre, selon eux bien plus polysémique : le ton exclamatif, qui renvoie d'abord à la simple trahison de son propre fils adoptif, pourrait aussi être compris de manière plus prophétique. Le général agonisant aux portes de la mort ne semble-t-il pas révéler à son fils la Vérité philosophique : lui-même sera un jour à la même place que son père, mortel face à la fatalité ? Jules César inviterait donc à se méfier de l'ambition du pouvoir et de la démesure ? Mais un peu d'esprit critique nous fera prendre du recul par rapport à cette interprétation quelque peu extrapolée : une telle pensée philosophique serait-elle concevable en plein milieu d'un assassinat complètement inattendu ? Il faut parfois se méfier d'interprétations hâtives, qui privilégient la profondeur d'une interprétation au détriment de sa pertinence objective...

     


    Samuel F., 1S3