• Le catharisme : un problème religieux ou politique ?

    Bernardo Gui interprété par F. Murray Abraham

     

    Le Nom de la Rose est un film inspiré du roman d'Umberto Eco et réalisé par Jean-Jacques Annaud en 1986. L’acteur F. Murray Abraham y incarne Bernardo Gui, un inquisiteur dominicain envoyé par le pape Jean XXII et cherchant à éradiquer le Diable de l’abbaye bénédictine en condamnant trois personnages au bûcher : la paysanne, Remigo de Varagine et Salvatore ; la première est accusée de sorcellerie, les deux autres suspectés d’avoir été des compagnons de Dolcino.

    La secte de Dolcino ou secte des Apostoliques était connue pour son hérésie, sa position à contre-courant par rapport au mariage ou à l’argent, et aussi pour des actes de barbarie commis sur des opposants ou des personnes qui refusaient de se convertir à cette conception du christianisme. Au sens de Bernardo Gui, ces personnes ont toutes pactisé avec le Diable. Chez les Inquisiteurs, la condamnation des hérétiques au bûcher n’est pas considérée comme un moyen d’exercer une forme de sadisme, elle est plutôt envisagée comme le moyen de purification le plus efficace : les Inquisiteurs lui donnent une signification spirituelle plus que matérielle. L’hérésie d’une personne peut s’étendre sur le reste de la population, la contaminer telle la peste, c’est un mal qui s’avère incurable et qu’il faut totalement éliminer. Le feu permet cela, selon la vision qu’en ont les Inquisiteurs.

    Le personnage fictif de Bernardo Gui prend pour modèle le véritable Bernard Gui, un inquisiteur dominicain érudit qui fut à l’origine de l’une des premières bibliothèques des monastères du sud de la France. Il exerçait les fonctions de logicien, théologien et philosophe : nous avons donc affaire à un homme cultivé et réfléchi, contrairement à ce que peuvent suggérer ses agissements, qui nous apparaissent aujourd'hui extrémistes et irrationnels. Dans le cadre de son activité d’Inquisiteur, Bernard Gui a dû juger bon nombre de personnes, dont les Cathares qui, aux yeux de l’Eglise catholique, tendaient à dévier le sens de l’enseignement des Evangiles. Leur absence dans le film s’explique par un décalage chronologique : l’intrigue du film se déroule en 1327, soit au début du XIVe siècle, c’est-à-dire au siècle suivant celui qui signe l’extermination des Cathares. Il n’y en avait pratiquement plus en Languedoc, la minorité survivante étant réfugiée dans des petits villages des Pyrénées. Il était donc impossible qu’ils apparaissent publiquement dans le film.

     

     

    1. Apparition et développement du catharisme (Xe-XIIe siècles)

    Le catharisme né vers l’an mil, à l’intérieur de la chrétienté, est une relecture des idéaux de l’Eglise primitive. Mais le catharisme est-il un schisme, une dissidence, un mouvement théologico-politique ?

     

    a. Apparition du catharisme

    En France, la décomposition de l’Empire carolingien entraîne une parcellisation et une privatisation du pouvoir politique. C’est donc dans le contexte de violence qui caractérise la féodalité qu’émerge un appétit vif de religiosité et une redécouverte des messages du Nouveau Testament, de l’idéal de l’Eglise primitive et de la promesse de Salut.

    Mais pour le christianisme, il s'agit d'une remise en cause de l’autorité du pape, évêque de Rome ; depuis son association avec le pouvoir de l’Empire romain à partir du IVe siècle, le dogme catholique est l’unique référence autorisée. Tout homme ou femme qui conteste cette lecture officielle des Ecritures est qualifié d’hérétique.

     

    L'implantation Implantation du catharisme en Europe dans la première moitié du XIIe siècle

     

    Or les dissidences s'installent un peu partout en Europe, en Italie du Nord, en Rhénanie, en Languedoc-Roussillon, et s’organisent pour diffuser leur « bonne » parole. Au nom de l’idéal chrétien primitif des apôtres, des prédicateurs et des réformateurs, les « bons » hommes, s'élèvent contre le dogme officiel. En Allemagne, vers 1143, un moine rhénan, Everin de Steinfeld, dans une lettre qu'il envoie au cistercien Bernard de Clervaux, le futur saint Bernard, dénonce dans sa région l’existence d’hérétiques qui se considèrent comme la seule Eglise du Christ. Eckbert de Shönau rédige un sermon contre eux, en 1165, et il est le premier à les appeler « cathares » traduction de l'adjectif grec « catharos » signifiant « pur », en référence à leur pratique rigoureuse de l’ascèse et au respect de l’Evangile qu’ils revendiquent avec conviction.

     

    b. Organisation et croyances du catharisme

    Le catharisme est une contre-Eglise organisée avec un clergé mixte et des évêques pratiquant un rite archéo-chrétien. Le baptême se fait par imposition des mains, à la différence des catholiques. Les cathares ne croient pas en l’humanité du Christ et ils remplacent l’eucharistie par une simple bénédiction du pain.

    Leur religion est dualiste : ils opposent Dieu et ce monde, dans lequel règne le Mal. Dieu étant parfait, il n'a pas pu créer le Mal ; la différence entre le monde d'ici-bas et le monde spirituel est fondamentale à leur sens.

    Les apôtres pauvres du Christ opposent leur église à la mondaine Eglise romaine. La marque de leur légitimité et la conformité apostolique de leur propre vie s’appuient sur la parabole évangélique du bon arbre : « C’est à leur fruit que vous les reconnaîtrez ». Pauvres et non-violents, ils dénient tout caractère d’authenticité à l’Eglise puissante et opulente dont les Pères se sont écartés de la voie du Christ. Le modèle du catharisme consiste en l’abstinence, la chasteté et la pauvreté.

    L'origine sociale des cathares est celle de la petite noblesse locale, des élites urbaines et villageoises qui effectuent ce choix à la suite du contact avec des prédicateurs ou apôtres qui veulent rompre avec l’Eglise catholique, le catharisme permettant l’enrichissement par le travail personnel.

     

    c. Le catharisme dans le midi de la France et le Languedoc-Roussillon

    Dans cette région, au XIIe siècle, trois grandes entités politiques se partagent ce territoire : les comtés de Toulouse, de Barcelone et de Provence. Des guerres et des luttes intestines se développent pour le contrôle de cet espace, et c’est dans ce contexte qu’apparaît l’hérésie, sur un territoire morcelé politiquement.

    Quand saint Bernard se présente aux portes de Toulouse pour combattre les partisans d’Henry de Lausanne, il découvre que toute la région est infestée de dissidence. Albi était une ville du Midi où une grande partie de la population, notamment les chevaliers, les élites bourgeoises et la paysannerie, soutenaient le catharisme. On colla alors à cette commune l’image d’une zone infestée par la malice hérétique, et on forgea l'adjectif "albigeois" pour la désigner. Mais en 1160, les sources historiques révèlent l’existence dans tout le midi de communautés religieuse sédentaires, des « bons » hommes et des « bonnes » femmes. Mais ce phénomène était-il religieux ou politique ?

     

    II/ Le catharisme : politique et religion

    a. Un mouvement politico-religieux

    Indépendamment des dogmes religieux, les cathares sont perçus comme des contestataires des bases politiques de la société féodale. Leur refus du serment sur les Evangiles révèle aux yeux des prélats catholiques leur insoumission aux règles garantissant l’ordre et la paix : il est donc considéré comme le signe d’une insoumission à combattre.

    Leur critique de l’Eglise Romaine, le rejet de son autorité spirituelle et de ses relations de proximité avec les pouvoirs politiques en place débouchent sur le refus de l’autorité temporelle.On peut donc dire que bien qu’étant au départ un mouvement religieux, le catharisme devient aussi par la suite un mouvement politique.

    Le succès des cathares, notamment dans le midi, tient aussi au fait qu'il s'agissait d'une théologie fondamentalement égalitariste : tout le monde pouvait accéder au paradis. Ne croyant pas au péché  originel, ils permettaient aux femmes d’accéder aux responsabilités ecclésiastiques.

    Il s’agit donc d’un combat de la société pour son autonomie et sa liberté religieuse, ainsi que pour une société plus juste. C’est cette nuance que relèvent certains historiens modernes pour souligner le caractère politique de ce mouvement. La société occitane refusait la domination des chevaliers, et les hérétiques rêvaient d’un monde meilleur, accusant l’Eglise de corruption.

     

    b. Croisade des Albigeois, Inquisition et disparition du catharisme au XIIIe siècle

    Le signal déclencheur de la croisade des Albigeois au début du XIIIe siècle est un tragique fait divers : le 14 janvier 1208, Pierre Castelnau, légat du pape venu porter à Raymond IV, prince du midi, protecteur des hérétiques, des lettres de reproches, est assassiné au passage du Rhône par un chevalier vassal du comte. Raymond IV a-t-il commandité le meurtre ? Le pape Innocent III exploite en tout cas ce crime et mobilise les rois de France et d’Angleterre ainsi que tous les seigneurs de la chrétienté. Il lance une croisade aveugle et cruelle : des villes sont mises à sac, des maisons pillées et incendiées, etc.

     

     

    L'expulsion des habitants de la ville de Carcassonne en 1209
    Grandes Chroniques de France - ms. Cotton Nero E II Pt2, f20 verso
    British Library

     

    On retiendra les cent aveuglés de Bram, les quatre cents brûlés de Carcassonne, les milliers de morts de Béziers ("Tuez-les tous, Dieu reconnaîtra les siens"...), tout cela au nom du Christ.

     

     

    Le traité de Paris signé en 1229 met fin à vingt ans de croisade. Puis l’Inquisition épiscopale prend le relais pour venir à bout de la résistance cathare. Le concile de Toulouse en 1229 organise la réaction de l'Eglise. L’inquisition pontificale de Grégoire IX crée un tribunal d’exception confié en 1233 aux frères dominicains et franciscains qui deviennent juges nommés par le pape pour lutter contre la perversion cathare.La procédure est secrète ; l’aveu constitue une preuve pour poursuivre tout inculpé. La délation est une arme redoutable qui créer des tensions dans la population et briser les liens de solidarité.

    Les lieux où se cachaient les réfugiés cathares sont investis par la force. Montségur tombe en 1244 après un siège de dix mois. Plus de deux cents parfaits sont brûlés dans le "Camp dels Cremats" (stèle ci-contre). Ailleurs aussi, Des bûchers sont organisés un peu partout dans le midi, surtout par le sénéchal de Carcassonne.

     

    La dimension politique de la croisade contre les Albigeois et de l’Inquisition souligne l’importance régionale de ces événements dramatiques. Il y avait derrière ce problème la mobilité de la maison de Toulouse, tiraillée entre la volonté d’indépendance par rapport au roi de France et le rapprochement avec la royauté anglaise. Il y avait aussi un risque de concurrence pour l’Eglise, l’insoumission à l’intérieur et les croisades à l’extérieur.

    D’un point de vue strictement politique, le traité de Paris (traité de Meaux) met fin aux aspirations d’indépendance du midi et surtout de l’occitanie : le comté de Toulouse était géographiquement et économiquement aussi riche que le reste du royaume, mais les nombreuses dissensions entre les différents seigneurs du midi précipitèrent sa chute.

    Vers 1300, le catharisme méridional sombre définitivement. Après Pierre Autier brûlé en 1310, c'est la tentative du dernier "parfait" cathare, Guilhem Bélibaste, qui est liquidée en 1321. En 1327, l'inquisiteur Bernard Gui continue d'officier, mais il n'a plus à traiter de cas cathares : en revanche, son manuel de l'inquisiteur évoque les cas des vaudois et des béguins.

     

    CONCLUSION

    Le catharisme n’a pu se transformer en une religion autonome, sauf en Bosnie, sous la forme bogomile, où il est devenu une religion d’Etat jusqu’à l’invasion des Turcs au XVe siècle. Contrairement au protestantisme, qui en 1598 a obtenu que l’édit de Nantes admette l’existence d’une religion réformée parce qu'elle avait un fort pouvoir politique, le catharisme  a échoué à s'imposer.

     

     

    Cependant le Languedoc a été profondément marqué par ce courant de pensée, ses caractéristiques ont touché toute la société occitane aux niveaux sociaux, culturels et religieux. Les nouvelles générations ne connaissent de ce phénomène que les informations donnée par ses adversaires, en l’occurrence les inquisiteurs, ou sa représentation folklorique sous forme de cassoulet cathare, vin cathare, etc. La marque « cathare » attire, car le destin tragique des « bons hommes » et « des bonnes femmes » est devenu presque ésotérique, mystérieux et est spécifique à l’occitanie. Autant de récupérations marketing ou publicitaires sans rapport réel avec le catharisme, surtout quand on sait qu’il fit l’apologie du végétarisme, de la sobriété et de la chasteté !!

     


    Yasmine EN., 203.