• La transmission du savoir par les Arabes (5)

    La grande mosquée omeyyade de Cordoue (VIIIe-Xe s) transformée en cathédrale au XVIe siècle

     

    IV – L'ART

    L'art de l'Islam « est un art qui sert non pas de fin en soi, mais d'intermédiaire entre l'homme et ce qui existe. Ce qui a rendu les artistes du monde islamique uniques, c'est d'avoir pu montrer que l'eau se boit mieux dans un beau verre, que la lumière est plus belle lorsqu'elle émane d'un chandelier richement incrusté. » Oleg Grabar historien de l'art, spécialiste de l'histoire des arts de l'islam.

     

    1) L'enluminure

    L'introduction du papier et la diffusion du livre ont contribué au développement de l'illustration et de l'enluminure.

    Ce sont les ouvrages de médecine, de zoologie, d'astrologie qui dans un premier temps sont illustrés. A Bagdad au VIIIe siècle, les arabes ont traduit et copié de nombreux textes à partir du grec… Malheureusement il ne reste aucun exemplaire de ces volumes, mais il existe des copies plus tardives qui reprennent souvent des modèles iconographique grecs.

     

    ʿAbd Allah ibn Djibrîl ibn Bakhtyaschoûʿ- Traité de Zoologie - Ms Arabe 2782, 10v-11r - BnF

     


    Dans le domaine de la poésie, qu'elle soit amoureuse, mystique ou épique, enluminures et calligraphies aussi se développent, parées de papiers précieux.

     

    Nūr al-Dīn ‘Abd al-Raḥmān Jāmī- Poèmes d'amour - fin XVe s.
    Musée des Arts Walters - Walters Ms. W.651

     

     

    Exposition sur Kalila wa Dimna

     

    Les oeuvres de fiction sont plus rarement agrémentées. A quelques exceptions : le Kalila wa Dimna, dont le texte est utilisé pour l'apprentissage d'un arabe de qualité ; le Maqamat d'al Hariri de Bassora (mort en 1122) qui retrace les aventures du rusé Abu Zayd ; le Shahnama de Firdawsi, long poème de 60 000 distiques qui a donné matière aux enluminures les plus spectaculaires.

     

    2- La calligraphie

     

    La calligraphie s'inscrit au coeur de l'art arabo-Islamique. Selon la tradition, l'écriture est un don divin (enseigné à Adam). De plus, l'arabe est la langue du message de Dieu transmis aux hommes par Muhammad. La perfection du Coran est la preuve de sa nature supérieure : depuis toute éternité, le texte coranique est écrit sur une tablette céleste que seuls les anges peuvent contempler.

    Dès lors, écrire c'est entrer en contact avec le divin et recopier le Coran, c'est comme effleurer la parole du Dieu. Voilà pour les origines de la belle écriture.

    Cependant, les plus anciennes formes d'écriture arabe (le coufique) sont anguleuses et irrégulières en raison du principal support utilisé : la pierre. Mais l'écriture va s'étendre à toutes sortes de surface (papier, parchemin, bois, céramique, textiles...) et les graphies se multiplient. Et le coufique lui-même va gagner en harmonie et rythme et devenir feuillu, tressé, quadrangulaire...

    Ibn Muqla (mort en 940), vizir de Bagdad et "prince des calligraphes" a codifié les proportions de l'écriture et a défini les six écritures de base (de l'écriture "du copiste" aux écritures plus ornementales). D'autres types sont venus s'ajouter au répertoire classique : le ghubar (écriture miniature), le makus (en miroir)...

    Avec Ibn Muqla, la calligraphie devient une science des proportions et un art du geste, une géométrie et un envol. Les calligraphies deviennent des pièces recherchées et coûteuses : elles se placent sur un marché et atteignent des prix étonnants (ce qui encourage les faussaires...). Les calligraphes bénéficient du statut social le plus élevé parmi les artistes.

    Mais la notion d'art se démarque ici de la tradition occidentale. En effet, le calligraphe ne produit pas une oeuvre indépendante et autonome, il ajoute la valeur de la beauté à des objets qui pré-existent et qui ont une fonction utilitaire (vaisselle, livres, murs...). Bref, il ornemente un support, il décore la réalité. Il est l'artisan qui pare l'enveloppe des choses.



    3) La musique


    L’appel islamique à la prière et l‘art de la récitation du Coran sont les deux domaines qui ont influencé l’expression artistique dans la culture musulmane. Celle-ci intègre une forme de musique dans la religion, mais différente du chant choral ou de la musique d’orgue des chrétiens. La musique offre un exemple intéressant des intersections et des différences entre les croyances religieuses et les cultures dans les sociétés musulmanes.

    L'expansion de l'empire arabo-musulman a permis le contact avec des groupes ethniques et culturels très différents, qu'ils appartiennent aux pays asiatiques, à la Méditerranée ou qu'ils relèvent des traditions africaines. Le mélange de toutes ces cultures, et la mobilité induite par le commerce, les voyages et les migrations, ont entraîné un transfert de nombreux instruments mais aussi les moyens de jouer avec eux. La preuve de ce mélange d’instruments de musique et l’influence des musulmans en Al-Andalus peut être trouvée dans la poésie, dans les paroles des chansons, et sur les œuvres sculptées et peintes. A leur tour, les principaux instruments de musique arabo-andalouse ont inspiré des instruments de musique occidentale.

     

    Le 'ud

    Le rabâb

     Le târ ou riqq


     
       
    Joueuse de 'ud - XVe s.
    Ms Arabe 2583, fol.6, BnF
    Joueuse de rabâb - XIe s.
    Musée d'art islamique - Le Caire
     Joueuse de târ - XVIIe s.
    Peinture du palais Chehel Sotun - Ispahan

     

     

    4) L'architecture

    Au Moyen Age, de nombreux bâtiments ont été édifiés par les Arabes ; ceux qui ont le plus impressionné et influencé les occidentaux se trouvent en al-Andalus.

     

    Le bâtiment le plus important dans l'Espagne islamique et d'autres centres de la civilisation musulmane est la mosquée (masdjid en arabe), un lieu de culte. Les mosquées sont presque complètement vides à l'intérieur, sans sièges ou des autels. L'espace vide est une surface pour la décoration et l'expression de la forme. Pratiquement toutes les mosquées ont les mêmes caractéristiques : une salle de prière, un mihrab, et un minaret, une tour du muezzin monte à projeter sa voix à l'appel à la prière. Au-delà de ces caractéristiques communes, cependant, les mosquées sont très variées autour du monde.

     

    Dôme du Rocher
    Jérusalem
     Mosquée bleue
    Istanbul
     Mosquée Hassan II
    Casablanca

     

    Le travail des formes et l'utilisation de la couleur dans l'architecture sont aussi des éléments décoratifs qui ont voyagé largement sous influence andalouse.

     

     

    En 961, une section spéciale de la mosquée de Cordoue a ajouté des arches "polylobés" avec un décor sculpté, ce qui signifie que l'arche était festonné. Le dôme nervuré de la mosquée lui a donné la force, mais aussi a formé un motif en étoile qui met en valeur les créations de la mosaïque dans le centre et entre les nervures. Les caractéristiques architecturales de cette mosquée de Cordoue se sont propagées à d'autres formes d’architecture et sont devenues des symboles visuels d'al-Andalus. La conception de la croisée d'ogives est devenue un élément familier dans les cathédrales gothiques d'Europe du Nord.

     

     

    Les palais des dirigeants andalous sont célèbres pour la fascination qu'ils exercent sur les occidentaux depuis des siècles. Madinat az-Zahra a été le premier palais à être construit en Al-Andalus. Construit sous le règne de Abdurrahman III (961-976), c'était un complexe de bâtiments en terrasses, composé d'espaces intérieurs et extérieurs entremêlés avec jardins, piscines, fontaines, et entouré de murs. Ses murs et les piliers ont été décorés de sculptures et de carrelage, et il a été rempli de beaux meubles et objets décoratifs réalisés par les meilleurs artisans. C'était une merveille, aux dires de ceux qui l'ont visité et rapporté des histoires de sa grandeur. Malheureusement, Madinat az-Zahra a été détruite en 1010 pendant une guerre civile, mais il reste encore pour les archéologues beaucoup à apprendre de ses ruines.

     

     

    Le second palais le plus célèbre a été construit par les souverains Nasrides de Grenade au cours du XIIIe siècle ou plus tôt. Il montre l'influence des dynasties d'Afrique du Nord qui ont régné en Espagne, et apporté avec elles des idées importantes dans l'architecture, en particulier les muqarnas décoratifs, des stalactites de plâtre qui brisent l'uniformité des dômes et des voûtes, placés dans des motifs géométriques et entourés de plâtre sculpté, de calligraphies et de faïences.

     Muqarnas de la coupole des Deux soeurs - Alhambra de Grenade - XIVe siècle

     

    L'Alhambra est aussi un complexe d'espaces intérieurs et extérieurs qui s'interprénètrent, avec piscines et jardins. Ce palais merveilleux a été célébré par les poètes, les voyageurs, et les artistes, depuis  qu’il a été construit.

    Jardins du Généralife - Grenade

     

    Il y a beaucoup d'autres monuments architecturaux en Espagne qui montrent l'habileté et la splendeur artistique de l'architecture andalouse. Des villes comme Tolède, Valence, Almeria, Séville et d'autres ont des mosquées, des ponts, des travaux publics et des maisons dans le style andalou.

     

     

    Nous pouvons conclure que les Arabes ont joué de nombreux rôles dans la transmission du savoir au Moyen Age dans tous les domaines de la pensée spéculative, des techniques et de l'esthétique. Leur influence est manifeste aussi dans le langage : ils nous ont laissé un nombre de mots tout à fait considérable, preuve de la pérennité de leur influence, même dans tous les actes de notre vie quotidienne.

     


    Imran S., 204