• Jason et le dragon de la Toison d'Or

         

     

    Jason est le chef des Argonautes, et fils d’Aeson roi d’Iolcos en Thessalie. Pélias, le demi-frère de son père, s'empara du trône d'Iolcos et Jason fut mis en sûreté chez le centaure Chiron. Arrivé à l'âge d'homme, Jason revint chez lui et réclama le pouvoir à Pélias, qui promit de le lui rendre s'il rapportait la Toison d'or, exploit qui paraissait irréalisable. Après de nombreuses aventures avec les Argonautes, Jason conquit la Toison, aidé par la magicienne Médée, qu'il épousa. À leur retour à Iolcos, Médée, pour venger Jason, assassina Pélias en persuadant ses filles de le faire bouillir dans une marmite sous prétexte de le rajeunir. Mais elle fut, avec Jason, chassée par le fils de Pélias et ils durent se réfugier chez Créon, roi de Corinthe. Plus tard, Jason abandonna Médée pour Créüse, la fille de Créon (cette trahison et ses conséquences fournirent à Euripide le sujet de sa tragédie Médée). Enfin, Jason revint à Iolcos, détrôna Acaste, le fils de Pélias, avec l'aide des Dioscures, et régna paisiblement.

     

     

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    Comparaison de textes

     

    Texte antique

     

    Apollonios de Rhodes, Argonautiques, IV, 123-166 (IIIe s. apr. JC)

    Ce premier extrait choisi a été rédigé par un poète grec, Apollonios de Rhodes. L’œuvre d’Apollonios se compose principalement des Argonautiques, en quatre livres, datant des années 250-240 av. JC. L’extrait est tiré du livre IV. Peu de textes grecs sur l’histoire de Jason nous sont parvenus, notre choix s’est donc porté sur ce poème, plus accessible.

     

    τὼ δὲ δι' ἀτραπιτοῖο μεθ' ἱερὸν ἄλσος ἵκοντο,
    φηγὸν ἀπειρεσίην διζημένω, ᾗ ἔπι κῶας
    βέβλητο, νεφέλῃ ἐναλίγκιον, ἥ τ' ἀνιόντος
    ἠελίου φλογερῇσιν ἐρεύθεται ἀκτίνεσσιν.
    αὐτὰρ ὁ ἀντικρὺ περιμήκεα τείνετο δειρὴν
    ὀξὺς ἀύπνοισιν προιδὼν ὄφις ὀφθαλμοῖσιν
    νισσομένους, ῥοίζει δὲ πελώριον· ἀμφὶ δὲ μακραὶ
    ἠιόνες ποταμοῖο καὶ ἄσπετον ἴαχεν ἄλσος.
    ἔκλυον οἳ καὶ πολλὸν ἑκὰς Τιτηνίδος Αἴης
    Κολχίδα γῆν ἐνέμοντο παρὰ προχοῇσι Αύκοιο,
    ὅς τ' ἀποκιδνάμενος ποταμοῦ κελάδοντος Ἀράξεω
    Φάσιδι συμφέρεται ἱερὸν ῥόον· οἱ δὲ συνάμφω
    Καυκασίην ἅλαδ' εἰς ἓν ἐλαυνόμενοι προχέουσιν.
    δείματι δ' ἐξέγροντο λεχωίδες, ἀμφὶ δὲ παισὶν
    νηπιάχοις, οἵ τέ σφιν ὑπ' ἀγκαλίδεσσιν ἴαυον,
    ῥοίζῳ παλλομένοις χεῖρας βάλον ἀσχαλόωσαι.
    ὡς δ' ὅτε τυφομένης ὕλης ὕπερ αἰθαλόεσσαι
    καπνοῖο στροφάλιγγες ἀπείριτοι εἱλίσσονται,
    ἄλλη δ' αἶψ' ἑτέρῃ ἐπιτέλλεται αἰὲν ἐπιπρὸ
    νειόθεν εἰλίγγοισιν ἐπήορος ἐξανιοῦσα·
    ὧς τότε κεῖνο πέλωρον ἀπειρεσίας ἐλέλιξεν
    ῥυμβόνας ἀζαλέῃσιν ἐπηρεφέας φολίδεσσιν.
    τοῖο δ' ἑλισσομένοιο κατ' ὄμματα νίσσετο κούρη,
    Ὕπνον ἀοσσητῆρα, θεῶν ὕπατον, καλέουσα
    ἡδείῃ ἐνοπῇ, θέλξαι τέρας· αὖε δ' ἄνασσαν
    νυκτιπόλον, χθονίην, εὐαντέα δοῦναι ἐφορμήν.
    εἵπετο δ' Αἰσονίδης πεφοβημένος, αὐτὰρ ὅγ' ἤδη
    οἴμῃ θελγόμενος δολιχὴν ἀνελύετ' ἄκανθαν
    γηγενέος σπείρης, μήκυνε δὲ μυρία κύκλα,
    οἷον ὅτε βληχροῖσι κυλινδόμενον πελάγεσσιν
    κῦμα μέλαν κωφόν τε καὶ ἄβρομον· ἀλλὰ καὶ ἔμπης
    ὑψοῦ σμερδαλέην κεφαλὴν μενέαινεν ἀείρας
    ἀμφοτέρους ὀλοῇσι περιπτύξαι γενύεσσιν.
    ἡ δέ μιν ἀρκεύθοιο νέον τετμηότι θαλλῷ
    βάπτουσ' ἐκ κυκεῶνος ἀκήρατα φάρμακ' ἀοιδαῖς
    ῥαῖνε κατ' ὀφθαλμῶν· περί τ' ἀμφί τε νήριτος ὀδμὴ
    φαρμάκου ὕπνον ἔβαλλε· γένυν δ' αὐτῇ ἐνὶ χώρῃ
    θῆκεν ἐρεισάμενος· τὰ δ' ἀπείρονα πολλὸν ὀπίσσω
    κύκλα πολυπρέμνοιο διὲξ ὕλης τετάνυστο.
    ἔνθα δ' ὁ μὲν χρύσειον ἀπὸ δρυὸς αἴνυτο κῶας,
    κούρης κεκλομένης· ἡ δ' ἔμπεδον ἑστηυῖα
    φαρμάκῳ ἔψηχεν θηρὸς κάρη, εἰσόκε δή μιν
    αὐτὸς ἑὴν ἐπὶ νῆα παλιντροπάασθαι Ἰήσων
    ἤνωγεν, λεῖπεν δὲ πολύσκιον ἄλσος Ἄρηος.

    Ils s'avancèrent ensuite vers la forêt sacrée, cherchant des yeux le chêne antique auquel était suspendue la Toison, semblable à un nuage que les rayons du soleil levant font paraître tout en feu. Le dragon, dont les yeux perçants n'étaient jamais fermés par le sommeil, les vit s'approcher, et, allongeant une tête effroyable, remplit l'air d'horribles sifflements. La forêt et les rivages du fleuve en retentirent, et ils furent entendus de ceux qui habitaient loin d'Aea, vers les extrémités de la Colchide et les bords du fleuve Lycus qui, se séparant de l'Araxe, se mêle ensuite au Phase et se jette avec lui dans le Pont-Euxin. A ce bruit affreux, les mères épouvantées s'éveillent et pressent contre leur sein leurs nourrissons tremblants. Tels qu'on voit du milieu d'une forêt embrasée s'élever des tourbillons de fumée qui se succèdent sans cesse et forment mille contours dans les airs, tels paraissent les replis innombrables du dragon, qui s'agite avec fureur et dont le corps est couvert d'écailles éclatantes. Médée s'avance hardiment vers lui en invoquant la redoutable Hécate et priant doucement le Sommeil, le plus secourable de tous les dieux, d'assoupir le monstre. Jason la suit, non sans effroi, mais bientôt le dragon, dompté par la force du charme, abaisse ses replis menaçants et s'étend en une infinité de cercles, semblable à un flot qui se répand sans bruit sur le rivage. Cependant il lève encore la tête et cherche de tous côtés sa proie en ouvrant une gueule effroyable. Médée, secouant un rameau de genièvre nouvellement coupé, lui répand sur les yeux une liqueur enchantée qui l'endort. Sa tête retombe sur la terre et son corps tortueux couvre au loin la forêt. Jason alors, par l'ordre de Médée qui se tenait toujours auprès du monstre et ne cessait de faire agir le charme, enleva la Toison de dessus l'arbre. Ils sortirent ensuite de la forêt et retournèrent vers le vaisseau.

     

     

    Texte contemporain

     

    Nathaniel Hawthorne, Le livre des Merveilles, 1858

    Il s'agit d'un recueil de contes pour les enfants tirés de la mythologie, volume 2, traduit de l'anglais par Léonce Rabillon (1858), histoire 6, « La Toison d’or ». Nous avons trouvé ce conte pour enfant et avons choisi l’extrait durant lequel Jason combat le dragon.

     

    « Jason s’avança de quelques pas et s’arrêta de nouveau, plongé dans une sorte d’extase. Quel beau spectacle ! Étincelant de sa propre clarté, il était là, ce trophée d’un prix inestimable, que tant de héros avaient aspiré à contempler. Mais les infortunés ne comptent dans la mémoire des hommes que comme des victimes d’une ambition démesurée, tombées au milieu du voyage, ou sous le souffle embrasé des taureaux d’airain.

    - Quelle majesté ! quelle splendeur ! s’écria Jason transporté d’enthousiasme. C’est sans doute un rayon ravi de la lumière céleste. Laissez-moi m’approcher et me charger d’un butin si glorieux.

    - Arrête ! dit sa compagne en le retenant. As-tu donc oublié que ce trésor a son gardien ?

    Le fait est que, transporté de bonheur et près de voir ses désirs exaucés, le héros ne songeait plus au terrible dragon. Bientôt cependant une circonstance vint lui rappeler quels dangers le menaçaient de nouveau. Une antilope, trompée sans doute par cette apparition, et la prenant pour le lever du soleil, vint à passer en bondissant à travers le bois. Elle s’élança comme un trait vers le foyer lumineux. Au même instant un sifflement effroyable fendit les airs. Le dragon déroule du tronc d’arbre autour duquel il était replié ses anneaux couverts d’écailles, allonge une tête immense et l’antilope disparait en un clin d’œil dans ses horribles mâchoires.

    Le monstre alors sembla se douter que quelque autre créature vivante se trouvait à sa portée. Cette faible proie excitait probablement sa voracité : il allongeait de tous côtés sa tête hideuse, donnant à son cou un développement épouvantable, flairant çà et là entre les arbres, et même près du chêne derrière lequel Jason et la magicienne se tenaient cachés. Vous me croirez aisément ; quand cette tête vint, en se balançant et en ondulant sur son long cou, presque à une longueur de bras de l’endroit où se blottissait le prince, ce devait être un spectacle à faire frissonner. La gueule ouverte du monstre présentait une ouverture pour le moins aussi large que la porte du palais d’Aiétès.

    - Eh bien ! mon ami, murmura Médée (car c’était une nature perverse, comme le sont toutes les enchanteresses, et elle cherchait à épouvanter le héros), que penses-tu maintenant de ce qu’il te reste à faire pour enlever la Toison d’or ?

    Celui-ci, pour toute réponse, tira son glaive et il allait se précipiter en avant.

    - Arrête ! Tu es fou ! dit-elle en lui saisissant le bras. Ne comprends-tu pas que tu es perdu sans mon aide et que je suis ton bon génie ? Tu vois cette cassette d’or ; elle contient une potion magique qui arrêtera le dragon beaucoup mieux que ton épée.

    L’attentif et terrible gardien avait probablement entendu leurs paroles : car avec la rapidité de l’éclair, sa tête noire et sa langue fourchue s’allongèrent d’une quarantaine de pieds. Au moment où cette gueule béante va presque les effleurer, Médée jette le contenu de la cassette d’or dans l’horrible gosier. Soudain la gorge du monstre se contracte et se replie en lançant un sifflement effroyable ; sa queue se tortille jusqu’au sommet de l’arbre le plus élevé et fait voler en éclats toutes les branches en se déroulant jusqu’à terre, où il tombe lui-même et demeure inanimé.

    - Ce n’est qu’un narcotique puissant, dit la magicienne à son protégé. On a toujours besoin, dans un temps ou dans un autre, de ces créatures nuisibles. Pour ce motif, je n’ai pas voulu le tuer du coup. Hâte-toi, saisis ton butin, et partons immédiatement. Tu as achevé ta conquête.

    Jason détacha la toison de l’arbre. »

     

     

    Ces deux textes écrits à deux mille ans d'écart racontent l’aventure mythique de Jason et sa conquête de la Toison.  Nous étudierons d’abord leur similitudes, puis nous nous intéresserons aux différences liées à la période d’écriture de ces deux textes.

     

    I - Des similitudes liées au mythe

    Le mythe tel qu’il a été rapporté met en présence plusieurs personnages, dans un lieu et un cadre précis. L’exploit est également le même, le dragon est vaincu, Jason s’empare de la Toison.

    • Le lieu de l’action est le même, cela se passe dans une forêt, mais nous n’avons de précision sur le jour et l’année durant laquelle cet exploit se passe dans aucun des deux textes.

    • Concernant les personnages, nous n’avons aucune description de leur physique : les extraits sont centrés sur les actions de Jason, Médée et le dragon.

    • Le dragon est décrit dans ces deux textes de manière monstrueuse. Selon Apollonios il a « les yeux perçants... jamais fermés par le sommeil, … allongeant une tête effroyable, il remplit l'air d'horribles sifflements. .. A ce bruit affreux, les mères épouvantées s'éveillent et pressent contre leur sein leurs nourrissons tremblants. », il terrorise tous les habitants de la contrée.

      Pour Hawthorne, il s’agit d’un « monstre » vorace ; « sa tête hideuse, donnant à son cou un développement épouvantable » « ce devait être un spectacle à faire frissonner ».

    • C’est par l’action et les conseils de Médée que cet exploit est accompli, un subterfuge est utilisé :  pour l'un « un rameau de genièvre nouvellement coupé lui répand sur les yeux une liqueur enchantée qui l'endort. », et pour l'autre « un narcotique puissant » dont on ne connait pas la composition.

     

    II/ Les différences liées à la période d’écriture

    Ces deux textes ayant été écrits avec plus de deux mille ans d’écart, on peut relever des différences notables.

    • Sur l’écriture : l’un est un poème et l’autre est écrit sous la forme d’un conte pour enfants. On comprend qu’ils ne s’adressent pas au même public, puisque le texte grec vient rapporter et faire connaître l’histoire de Jason au plus grand nombre. Son but étant de fixer la légende par écrit, et de hisser Jason au rang de héros. L’autre extrait, plus long, est sous la forme d’un dialogue.

    • Un soin particulier est apporté à la description du lieu par l’auteur grec, il situe l’action dans une forêt près d’un «chêne antique... La forêt et les rivages du fleuve en retentirent, et ils furent entendus de ceux qui habitaient loin d'Aea, vers les extrémités de la Colchide et les bords du fleuve Lycus qui, se séparant de l'Araxe, se mêle ensuite au Phase et se jette avec lui dans le Pont-Euxin ». Tous ces éléments permettent aux lecteurs et aux auditeurs de situer le lieu et de s’y projeter. L’auteur nous rappelle que l’empire grec était vaste. Ce n’est pas le cas de l’auteur américain, qui ne donne aucun détail sur le lieu où se déroule l’action, mais qui par contre donne plus de précision sur l’action elle-même.

    • Une différence est à noter sur la présentation du personnage de Médée qualifiée de sorcière et de fée par Hawthrone, elle aurait donc des pouvoirs surnaturels, à la différence d’Apollonios. En effet pour l’auteur grec, Médée invoque les dieux. Ceci vient de la période de rédaction des deux textes, en effet, les Grecs croyaient en plusieurs dieux et étaient persuadés qu’ils intervenaient sur terre, contrairement au mythe des fées apparu au Moyen Âge.

     

    Nous avons préféré le texte le plus récent parce qu’il est plus romancé, l’auteur décrit davantage le paysage, les émotions et sentiments des personnages. Il utilise aussi un dialogue contrairement à l’écrivain antique.

     

     

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    Galerie d'images

     

     
    Jason rapportant la Toison d'or
    Cratère en calice apulien
    à figures rouges
    340-330 av. JC
    Musée du Louvre

     

     

     

    Jason et le dragon

    Coupe à figures rouges

    480-470 av. JC

    Musées du Vatican
    (Grégorien étrusque)

     

     

     

     

    Jason empoisonnant le dragon

    Huile sur bois de Salvator Rosa

    XVIIe s.

    Saint Louis Art Museum

     

     

     

     

     

    La conquête de la Toison d'or
    Fresque d'Annibale Carracci
    XVIe s.
    Palazzo Ghislardi Fava - Bologna

     

     

     

     

     

    La capture de la Toison d'or
    Huile sur toile de Jean-François de Troy
    1742
    National Gallery

     

     

     

     

     

     
    Jason et la Toison d'or
    Horloge attribuée à P.F. Feuchère
    1810
    Collection particulière

     

     

     


    Antoine B. et Paul M., 206