• Discussion à propos du dénouement de Gladiator

     

    Russell Crowe entre sur le plateau. Deux scénaristes et Ridley Scott semblent discuter avec vivacité, il s’approche.

     

    Russell : Qu'est-ce qui se passe encore ici ?

     

    Scénariste 1: Eh bien, il reste visiblement encore des choses à éclaircir sur le scénario final...

     

    Ridley acquiesce : Selon lui, il y a des choses qui ne vont pas...

     

    Scénariste 2 : Alors que ce que j'ai proposé plaira beaucoup plus aux spectateurs !

     

    Scénariste 1 : Mais regarde ! ce n'est pas logique ! Une blessure comme celle que lui a infligée Commode devrait être fatale après un combat ! et même s'il n'était pas mort sur le coup, la médecine de l'époque n'aurait rien pu faire pour lui.

     

    Russell intervient sur un ton dédaigneux : Si je peux me permettre, on est déjà limite au niveau des anachronismes…

     

    Ridley : Bah ! à la limite, les anachronismes, tant qu'ils sont légers, ça passe et le spectateur ne les verra même pas ! Et puis de toute façon, à part les professeurs d'histoire et de latin, on ne dérange personne. Tant que ce n'est pas aussi évident que des téléphones, des trains ou des dinosaures, ça passe ! Ne recommencez pas avec vos histoires !

     

    Russell qui visiblement commence à s'impatienter : Oui, bien sûr, mais un de plus, c'est peut être un de trop. Surtout que c'est évident, les spectateurs ne sont pas dupes. Tant que tu te limites à des poteaux dans le Colisée, cela va encore... Mais une telle blessure ne peut être soignée par la médecine de l'époque, c'est évident ! Un tel personnage ne peut finir que par une mort héroïque et tragique : je la vois, moi, la scène finale où je pourrai offrir à ce film tout mon talent d'acteur.

     

    Ridley ironique : Je te rappelle que c'est l'acteur qui sert le film et non l'inverse. Je commence à en avoir assez de vos tergiversations, on paye deux scénaristes qui ne sont même pas capables de trouver une fin

     

    Scénariste 2 : Au pire, on n'a qu'à dire que Commode ne le blesse pas avant le combat, comme ça : pas de blessure et donc pas de mort !

     

    Scénariste 1 insiste : Mais ça ne colle pas du tout avec sa personnalité ! Ce Commode est lâche et il veut gagner. S'il n'était pas sûr de vaincre Maximus, il ne l'aurait jamais provoqué en duel.

     

    Scénariste 2 : Oui, effectivement tu as raison sur ce point... (Il réfléchit.) Et si... on envisageait la personnalité de ce Commode comme celle du personnage historique ? Héroïque, ambitieux et sûr de lui ? Ainsi il n'a plus besoin de blesser Maximus avant le combat !

     

    Ridley : Non Non Non Non Non ! On devrait alors changer tout le scénario, tout le casting et on devrait retourner les scènes déjà faites, c'est impossible !

     

    Russell : Ou bien on fait mourir Maximus, et puis c'est tout ! De toute façon, que pourrait-il bien faire ensuite ? ouvrir une pizzéria à la sortie du Colisée et signer des autographes ?!

     

    Scénariste 2 : Non, il va vivre en Espagne avec Lucilla et Lucius !

     

    Scénariste 1 : Mais Lucilla est morte, je te le rappelle !

     

    Scénariste 2 : Ah oui, c'est vrai... (Gêné et confus) Eh bien, juste avec Lucius, alors !

     

    Russell : Mais non ! Puisque Commode est mort et Lucilla aussi, c'est Lucius qui doit devenir empereur. Il ne peut donc pas partir avec Maximus, cela ne tient pas la route, c'est faire offense à mon personnage.

     

    Ridley : Ah, oui c'est vrai, tu n'étais pas à la dernière réunion. En fait j'ai décidé que Marc Aurèle demanderait à Maximus de rétablir la république. Comme ça, en plus de faire un péplum, on valorise les valeurs de la république en accentuant le caractère "tyrannique" (il mime les guillemets avec les doigts) de Commode pour bien montrer que la république est le meilleur système politique...

     

    Russell ironique à son tour : Euuhh... Sans vouloir te contredire, il me semble (si je me souviens bien) qu'à cette époque-là c'était l'empire, qui était le meilleur des régimes. Les empereurs ne voulaient pas céder leur pouvoir, et seuls Lucilla et les sénateurs complotaient contre Commode. C'est bien ça, ou je me trompe d'époque?

     

    Ridley : Oui, les historiens avaient mentionné cela... Mais tu vois, ça accentue le côté gentils contre méchants, république contre empire, tu saisis l'idée ?

     

    Scénariste 1 désabusé : De toute façon, on n'est plus à un anachronisme près !...

     

    Scénariste 2 : Donc mon idée tient la route ! Maximus redonne son pouvoir au Sénat et retourne vivre tranquille chez lui en Espagne ! On a un happy end, le public est content.

     

    Russell : Mais ce n'est pas crédible ! (Avec emphase) Maximus se bat pour venger sa famille des cruautés de Commode. Aller vivre avec Lucius serait une trahison envers eux !

     

    Scénariste 1 approuve : Tout à fait ! Tu m'ôtes les mots de la bouche !

     

    Scénariste 2 catégorique : Mais je te le dis, le public n'aime pas que le héros meure !

     

    Ridley : Oui, et ce serait vraiment idiot de faire un film qui ne plaise pas au public !

     

    Scénariste 1: Mais regarde Titanic ! Le héros meurt, et cela n'a pas empêché le film de très bien se vendre !

     

    Russell en pleine réflexion, tente de trouver une solution : Personne ne peut venir saboter mon personnage ! Comme aucune solution ne semble valable s'il reste en vie, alors il faut le faire mourir. Mais si nous devons faire mourir le héros, quelle fin heureuse pouvons-nous imaginer ?

     

    Scénariste 1 dans un éclair de génie : Eh bien il suffit que Maximus meure heureux !

     

    Scénariste 2 : C'est-à-dire ?

     

    Scénariste 1 : Mais oui ! Maximus meurt et retrouve sa famille dans l'au-delà ! Il n'a plus peur de la mort, car il a vengé sa femme et son fils en tuant Commode. Il peut donc mourir en paix... et heureux ! et si Maximus est heureux, alors la fin est heureuse !

     

    Ridley approuve : Aaaahhhh ! Mais oui ! bien trouvé !

     

    Russell satisfait : Eh bien ! voici une fin qui ne trahit pas mon personnage ! La disparition des scènes d'amour avec sa femme Sélène l'avait amputé de sa dimension romantique, voilà qu'enfin il retrouve une consistance héroïque.

     

    Scénariste 2 : Oui, en effet, cette fin est bien meilleure, puisque Maximus meurt heureux et Commode, lui, meurt humilié. On retrouve alors l'idée directrice du film, où le bien est plus fort que le mal. J'avoue que sur ce coup, tu as su me convaincre !

     

    Ridley à Russell : Et toi, cela ne te dérange pas de mourir à l'écran ?

     

    Russell fièrement : Pas du tout, au contraire ! ça donne quelque chose de tragique à mon personnage. Il meurt en héros en tuant le tyran de Rome et en vengeant sa famille, c'est une super idée !

     

    Scénariste 2 s'arrête et s'interroge : Mais... euh... Et Lucilla dans tout ça ?

     

    Ridley : Eh bien, je suppose que puisque Maximus ne reste pas en vie, il n'y a aucune raison de la faire mourir elle aussi.

     

    Russell : Oui, de plus, puisque Maximus meurt, ce sera elle qui restituera le pouvoir au Sénat ! C'est tout de même mieux que de mourir sur un bûcher avec les sénateurs comme dans la version précédente...

     

    Scénariste 1 : Ne pensez-vous pas qu'il faudrait donner un peu plus de profondeur à ce personnage ?

     

    Scénariste 2 : C'est vrai qu'elle fait presque partie des personnages principaux !

     

    Scénariste 1: Peut-être faudrait-il développer sa relation avec Commode, son fils, son père, tout ça, tout ça !

     

    Scénariste 2 : C'est sûr, ça rajouterait de la consistance au personnage et ça rendrait le film un peu plus... comment dire ?... fresque socio-psycho-historique.

     

    Ridley : Désolé, mais je ne pense pas que ce soit une bonne idée. Le film va déjà durer presque 3 heures, si nous en rajoutons, les gens vont s'ennuyer !

     

    Scénariste 1 : Non, au contraire, si c'est intéressant, le public ne s'ennuiera pas.

     

    Russell : Mais peut être que tout le monde ne trouve pas ces personnages intéressants...

     

    Scénariste 2 : Mais je suis sûr que le film plaira à plus de spectateurs si les personnages secondaires comme la femme et le fils de Maximus, Lucilla et Lucius sont plus développés.

     

    Russell : Le public s'identifiera plus facilement s'il n'y a qu'un seul héros principal. Les personnages secondaires doivent rester en arrière-plan et être des éléments seulement déclencheurs et des faire-valoir au personnage principal.

     

    Ridley : De toute façon c'est non ! A tous les coups il va falloir changer des choses, tourner des scènes en plus, c'est une hérésie ! Je pense que les personnages secondaires sont assez développés pour être intéressants, sans pour autant faire de l'ombre à Maximus. Donc c'est bien comme ça.

     

    Russell acquiesce d'un mouvement de la tête.

     

    Les scénaristes acceptent, mais ne semblent pas satisfaits...

     

     


    Suada B., 204 et Léa R.-V., 203