• Cléopâtre, une héroïne de tragédie

     

    Giampietrino - Suicide de Cléopâtre mordue par un aspic (1ere moitié XVIe s.), détail
    Musée du Louvre

     

    Avec la fin du Moyen Age et la Renaissance, les tragédies reviennent sur le devant de la scène, et Cléopâtre devient une reine admirable, plaintive, qui subit son destin et décide d’affronter la mort.

     

    1) Cléopâtre captive d’Etienne Jodelle (1553)

    Etienne Jodelle présente en janvier 1553, devant Henri II et sa cour, la première tragédie française inspirée du théâtre antique, Cléopâtre captive. L’auteur, membre de la Pléiade, est le premier à introduire l’alexandrin au théâtre. Pour Etienne Jodelle, le but de la tragédie est de proposer une leçon de morale et de sagesse, qui éloigne du danger des passions.

    Cléopâtre captive est une tragédie en cinq actes et comprend un chœur (comme dans les tragédies antiques). La pièce raconte les derniers instants de Cléopâtre, enfermée dans son tombeau. Marc Antoine est déjà mort, mais son ombre (son spectre) plane sur toute la pièce. Il n’apparaît qu’une fois, au début de la pièce, pour rappeler les moments passés aux côtés de la reine et lui prédire son destin. Elle se lamente sur le sort d’Antoine et prépare sa propre mort afin d’échapper au triomphe d’Octave. Car malgré ses charmes, elle n’a pu réussi à séduire ce dernier. « Celle sous qui tout l’Egypte fléchit, / Et qui du Nil l’eau fertile franchit » a échoué dans son projet de gagner la confiance du nouveau maître de Rome et de l’Egypte. Elle a utilisé la ruse et les mensonges pour gagner les faveurs du nouveau César et elle lui a offert même ses richesses afin de l’amadouer. « Et pour donner à César tesmoigne, / Que je suis sienne et je lui suis de courage, / Je veux César, te déceler tout l’or, l’argent, / Les biens, que je tiens en thrésor ».

    Mais Octave a découvert que la reine a dissimulé une partie de ses richesses. Pour Cléopâtre, reine vaincue et prisonnière de son ennemi, seul le suicide lui permettra d’échapper à la honte et à l’humiliation. L’enjeu de cette tragédie n’est donc pas de savoir si Cléopâtre va se suicider, mais quand elle le fera. La décision de mourir est prise, mais comment trouver le courage de passer à l’acte ?

    « Antoine, Antoine, hélas dont le malheur me prive

    Entends la faible voix d’une faible captive

    Qui de ses propres mains avait la cendre mise

    Au clos tombeau n’était pas encore prise ».

     

    En se suicidant, Cléopâtre, échappe à Octave et à son projet de la ramener enchaînée à Rome. Sa mort, c’est sa liberté. Elle est libre de choisir son destin, elle décide de son sort en choisissant à la fois le lieu, le moment et la façon de mourir.

    « Penserait donc César être du tout vainqueur ?

    Penserait donc César abatardir ce cœur,

    Vu des tiges vieux cette vigueur j’hérite

    De ne point céder qu’à la Parque dépite

    La Parque et non César aura sur moi le prix

    La Parque et non César soulage mes esprits

    La Parque et non César triomphe de moi,

    La Parque et non César finira mon émoi »

     

    Cléopâtre dans son mausolée se donne alors la mort.  Elle est une héroïne tragique dans le sens où c’était un personnage puissant, qui a pris des risques et qui a perdu. C’est une femme qui lutte contre son destin, elle subit ses passions dont l’amour pour Antoine. Mais c’est une héroïne car elle refuse de se laisser humilier par Octave au cours de son triomphe à Rome : son suicide apparaît comme l’unique réponse honorable et digne d’une reine face à ne déchéance annoncée.

     

    2) Antoine et Cléopâtre de William Shakespeare (1606)

     

    Cléopâtre, une héroïne de tragédie

     

    Le mythe de Cléopâtre a aussi inspiré l'un des plus grands écrivains et tragédiens de la littérature occidentale, William Shakespeare. Il composa en 1606 une pièce de théâtre, qui peut être considérée comme l’œuvre littéraire la plus célèbre consacrée à la reine d’Egypte.

    Sa pièce Antoine et Cléopâtre est inspirée des Vies Parallèles de Plutarque et raconte les amours d’Antoine (triumvir romain) et de Cléopâtre (reine d’Egypte) jusqu’à leur mort tragique. Antoine ensorcelé par Cléopâtre, ne peut résister aux charmes de cette reine étrangère. A cause de sa faiblesse de caractère, son pouvoir est menacé et les soldats romains méprisent ce général et sa maîtresse.

    Antoine et ses soldats disent d’elle : « Reine enchanteresse ! Magicienne ! Sorcière ! Grande Fée ! Basilic ! Serpent du Nil ! Charme tout puissant !

    La description riche et poétique de Cléopâtre qu’offre Shakespeare justifie presque à elle seule le manque de caractère et la faiblesse morale du triumvir, subjugué par une reine de la séduction. « Couchée dans son pavillon, sur un lit d’or et du plus riche tissu, elle effaçait cette Vénus fameuse, où nous voyons que l’imagination a surpassé la nature ».

    Pourtant, dans un sursaut de lucidité ou de « vertu romaine », Antoine s’arrache aux bras de la reine pour rejoindre l’Italie. Veuf de Fulvie, il épouse la sœur de l’autre triumvir, Octavie. Mais Cléopâtre veut récupérer son amant et ne craint ni Rome ni les Romains ni leurs discours hostiles : «  Que Rome s’abîme et périssent toutes les langues qui parlent contre nous » ».

    Antoine retourne rapidement auprès de sa reine d’Egypte et laisse son épouse à Rome. Pour Octave, c’est un affront de plus aux valeurs romaines. Encore une fois, Antoine préfère vivre en Egypte avec l’Egyptienne dans son palais, indifférent aux nouvelles de Rome. Antoine : « Ah ça m’ennuie ! Tu résumes ; Que Rome croule dans le Tibre. Que l’arche de l’harmonieux empire se disloque ! Ma place est ici. Les empires c’est de la boue ».

    Mais les deux amants s’entre-déchirent : ils s’aiment, se détestent, se séparent, se réconcilient ; mais Cléopâtre est fidèle à Antoine et le triumvir l’est à sa reine.

    Cléopâtre apparaît aussi comme une femme qui a peur d’être délaissée. Elle est jalouse et fait des colères, alterne la moquerie et la tendresse afin d'obtenir les réponses à ses questions. « Quand tu ébranlais de tes serments le trône même des dieux ; Comment pourrais-je croire que ton cœur est à moi ! Que tu es sincère, toi qui a trahi Fulvie ? » Ou « Ô le plus faux des amants ! Où sont les fioles sacrées que tu as dû remplir des larmes de ta douleur ? Ah ! Je vois maintenant, par la mort de Fulvie, comment la mienne sera reçue… ».

    Pour Shakespeare, les faits historiques ne servent que de décors ou d’accessoires pour mettre en valeur la passion amoureuse du couple Antoine-Cléopâtre. Cette passion amoureuse est destructrice et fatale aux amants. Antoine est en effet dominé par sa passion pour Cléopâtre et devient incapable de combattre et de vaincre un jeune homme comme Octave. Et Cléopâtre est coupable de la déchéance du grand général romain. « Ô fatale Egyptienne, tu savais bien que mon cœur était inséparablement attaché à ton vaisseau et qu’en t’enfuyant tu m’entrainais avec toi. Tu connaissais ton emprise absolue sur mon âme et tu savais qu’un signal de tes yeux m’eut fait désobéir aux dieux -mêmes. »

    Cléopâtre est donc une ensorceleuse maléfique qui a conduit Antoine au déshonneur. Le triumvir humilié, vaincu par l’ennemi, reste toujours amoureux de son Egyptienne. « Me voilà réduit maintenant à envoyer d’humbles propositions à un jeune homme. Il faut que je supplie […] moi qui gouvernais en me jouant la moitié de l’Univers, qui créais et anéantissais à mon gré les fortunes du genre humain ».

    Cléopâtre est aussi responsable de la mort de son amant, car pour ne pas affronter sa colère et son mépris à la suite de la défaite contre Octave, elle fait répandre le bruit de sa mort. Antoine, amoureux de sa reine, éperdu de douleur, se suicide et se frappe de son épée. Porté auprès de Cléopâtre dans le tombeau de Ptolémée, il meurt dans ses bras.

    Son amant mort, ses troupes défaites, son royaume sous contrôle romain, elle, prisonnière d’Octave, que faire ? Cléopâtre a compris que le fils adoptif de César, Octave, veut la garder en vie afin de l’exhiber à Rome pour son triomphe. Elle décide de mourir avec honneur.

    « Il m’abuse, mes filles, il me paie de mots, de façon

    Que je manque à cette grandeur que je me dois.

    Donnez-moi ma robe, couronnez-moi, j’ai soif

    De bien plus que de la mort [...]

    Je crois entendre Antoine qui m’appelle

    Je le vois qui se dresse

    Pour m’applaudir d’agir si noblement ».

    Cléopâtre, par son suicide, redevient une reine noble et fière, qui préfère affronter la mort avec dignité plutôt que de vivre dans le déshonneur. Avec ses bijoux et ses atours royaux, elle se prépare à rejoindre son amant dans la mort et à prendre Octave à son propre jeu. Shakespeare, comme les écrivains de son époque, s’inspire des auteurs antiques et présente aussi une Cléopâtre prétentieuse, jalouse, séductrice, maléfique et vénéneuse. Mais au moment de mourir, c’est une grande souveraine qui est décrite ; elle est fière, courageuse et amoureuse car elle rejoindra son amant Antoine qui l’attend.

     

    Elizabeth Taylor dans le film de Joseph Mankiewicz - Cleopatra, 1963

     

    Avec Antoine et Cléopâtre, Shakespeare, nous présente un couple d’amants qui, comme les grands personnages de l’histoire ou d'autres créations de l’auteur, affrontent leurs passions, leur destin et ne se retrouvent que dans la mort. Dans Roméo et Juliette, un autre couple d’amants maudits connaît la même destinée tragique, mais il s’agit de jeunes amoureux alors que dans Antoine et Cléopâtre, il s’agit de vieux amants qui ne sont plus de la première jeunesse.

    La fin tragique de ces vieux amants peut aussi être un clin d’œil de l’auteur au changement de la vie politique de son époque. La reine d’Egypte et son triumvir représentent la fin d’un ordre antique dépassé et balayé par un nouveau monde. Octave représente un nouveau visage de Rome et l’époque élisabéthaine offre un nouveau visage de l’Angleterre en quête de légitimité.

     


    Anaïs J. 205