• Cléopâtre, jugée par le christianisme

    William Blake - Le cercle des luxurieux - Ve chant de l'Enfer - 1824-1827

     

    En Occident, le mythe de Cléopâtre a connu une très riche postérité littéraire et artistique. Comme le Moyen Age continue à lire les auteurs antiques, mais à la lumière de la nouvelle religion, le christianisme, Cléopâtre devient une sorte d'archétype de la femme luxurieuse, à opposer aux femmes vertueuses.

     

    1) Dante Alighieri - La Divine Comédie - Enfer, V - (entre 1307 et 1321)

    « La Divine Comédie » est un poème qui conduit le poète italien de l’Enfer au Paradis, en passant par le Purgatoire. Dans chaque lieu, il croise des personnages mythologiques, historiques ou contemporains de Dante. Chacun incarne une faute ou une vertu spécifique, religieuse ou politique. Dante décrit de façon très détaillée les punitions qui sont infligées aux pécheurs, ainsi que les récompenses décernées aux vertueux.

    Le poète est fidèle à la tradition littéraire antique, mais dans le contexte chrétien de son poème, il décide de faire de Cléopâtre une pécheresse, qu'il place en Enfer, dans le deuxième cercle des luxurieux..

    L’Enfer, pour Dante et la morale chrétienne de l’époque, représente le lieu de la damnation éternelle. Aucune âme vertueuse ne franchit cette porte. Les peines sont infligées aux damnés par Minos, le juge des enfers. Les condamnations sont pour l’éternité et ne laissent aucun espoir de rédemption. « Vous qui entrez ici, perdez toute espérance » telle est la phrase inscrite au-dessus de la porte d’entrée des Enfers.

    Cléopâtre est condamnée à résider dans le cercle des luxurieux, qui ont fait passer le plaisir charnel avant l’honneur et la raison. Ces damnés sont précipités dans un lieu sans lumière, balayé par un ouragan qui les foule comme des galets sur la plage. Aux côtés de Cléopâtre, sont cités Hélène, Achille, Pâris, Didon et Sémiramis. La tempête infernale et ininterrompue qu’affrontent les condamnés correspond aux tourments de ces derniers face aux désirs charnels qui les possèdent. « Cléopâtre, reine d’Egypte, maîtresse, à son tour de rôle, de Marc Antoine et du bon Auguste parmi les Ames luxurieuses » (l’Enfer, V).

    Afin de déprécier davantage la reine d’Egypte et d'expliquer la raison de sa condamnation à l’Enfer, Dante la compare à d’autres personnages célèbres mais qui ont accédé au Paradis (le Sixième Ciel). « David, Trajan, Constantin » sont des princes ou des souverains pieux, justes et sages, « des rois vertueux et aimés de leur peuple », tout le contraire de Cléopâtre.

    Cléopâtre ne peut appartenir qu’à l’Enfer. Ses crimes et sa vie de débauche l’ont condamnée à la damnation éternelle.

    « Et Cléopâtre encore en pleur dans sa peine,

    Qui pour le fuir voulut de l’aspic vénéneux,

    Recevoir un trépas aussi subit qu’affreux  »

    (Chant VI, Paradis)

     

    Dante s'inspire des auteurs de l’Antiquité : son compagnon de voyage en Enfer et au Purgatoire est le poète Virgile ; mais il est aussi influencé par la morale chrétienne : c’est une femme qui l’accompagne au Paradis. Virgile est en effet un poète romain qui tient la main de Dante et l’aide en Enfer et au Purgatoire ; mais comme il est né avant le Christ et n’est pas baptisé, il reste aux portes du Paradis et ne peut entrer dans le Royaume des Cieux. Béatrice au contraire est une femme qui est le pendant positif de Cléopâtre. Elle est chrétienne, car elle accompagne Dante au Paradis, et elle est vertueuse, sinon elle n’aurait pas pu servir de guide au poète.

     

    2/ Giovanni Boccaccio - De claris mulieribus (1361/62)

    La mort de Cléopâtre
    Enluminure du De claris mulieribus de Boccace
    Ms Français 598, fol.128v - BnF

     

    Giovanni Boccaccio, Jean Boccace en français, auteur florentin de la Renaissance (1313-1375), contemporain de Pétrarque et grand admirateur de Dante, reprend la tradition de la satire misogyne de façon moraliste autant dans le Corbaccio que dans De Mulieribus claris (Sur les femmes célèbres ou Des dames de renom), recueil de biographies de femmes mythologiques et historiques, se voulant le pendant féminin de l’ouvrage de Pétrarque, De viris illustribus (Des hommes célèbres), lui-même inspiré d'Aurelius Victor.

    Bien que l’ouvrage de Boccace parle de femmes de renom, ou de mérite, Boccace présente toutes ses héroïnes avec leurs défauts, et Cléopâtre en est un exemple parmi tant d’autres. A la lecture de son recueil biographique, les reines et les déesses du monde antique et du monde médiéval ne servent, en raison de leurs faiblesses morales, qu’à démontrer la supériorité masculine.

    Ainsi Cléopâtre, Zénobie, Agrippine et les autres personnages féminins de l'antiquité ne sont présentées que de manière dépréciative. La reine d’Egypte, tout comme ses sœurs d’infortune, est victime d’une politique de dénigrement de la part de l’auteur qui n’est pas sans rappeler celle des auteurs latins. L’auteur florentin de la Renaissance est en effet fidèle aux idées négatives et aux préjugés dont Cléopâtre fut la victime de la part des auteurs antiques et de Dante.

    La fille de Ptolémée, selon Boccace, n’a de royal que son lignage et son appartenance à une ancienne famille royale. Mais Cléopâtre est présentée comme une courtisane, une meurtrière, et même une prostituée. Boccace n’hésite pas à traiter la reine d’Egypte « de putain des rois d’Orient et de dévoreuse d’hommes ». Elle séduit et annihile la volonté des hommes puissants pour mieux les asservir, n’hésite pas faire assassiner ses rivaux, même les membres de sa famille, et pille les temples.

    Cette accusation formulée à l'encontre d’une reine présentée sans aucune valeur morale, n’hésitant pas à blasphémer en s’appropriant les trésors des temples, fait écho à la religion chrétienne et à son importance à l’époque de l’auteur, lui-même fortement influencé par l’Eglise. Faut-il aussi voir dans cette volonté de donner une image négative des femmes célèbres, une sorte de vengeance de la part de l’auteur pour les revers amoureux que ce dernier aurait connus ? A moins que dans l’imaginaire collectif de l’époque, où règne en maître la morale judéo-chrétienne, les filles d’Eve, quelles que soient les époques, ne doivent toujours incarner le péché originel.

     


    Anaïs J. 205